Coronavirus et crise écologique : l’arbre qui cache la forêt?

Olivier Boiral
Olivier Boiral
Professeur titulaire, Université Laval
La crise du coronavirus a créé un vent de panique qui met à l’épreuve les sociétés humaines et révèle leur grande vulnérabilité face à des risques qui ne sont pas aussi inattendus et accidentels qu’on le suppose généralement. L’urgence sanitaire et l’évolution rapide de la situation tendent à occulter des enjeux environnementaux plus profonds sur les causes de ce type de pandémie, sur ses impacts et sur les mesures à adopter.

Concernant les causes, si l’origine exacte du virus – qui a été détecté pour la première fois dans la ville de Wuhan en Chine – demeure débattue, un nombre croissant de recherche montre que la majorité des maladies infectieuses émergentes – 60 % selon l’OMS – sont des zoonoses, c’est-à-dire des maladies qui peuvent se transmettre de l’animal à l’humain et vice-versa. 

C’est le cas notamment du virus Ebola, de la grippe aviaire, du SRAS et très certainement aussi de ce nouveau coronavirus. L’empiétement croissant sur les habitats naturels par les activités humaines, l’étalement urbain, l’élevage intensif, le braconnage, le trafic d’espèces sauvages et l’existence – y compris à Wuhan – de marchés publics où l’on peut se procurer facilement ces animaux sont autant de facteurs favorisant l’apparition de zoonoses et qui sont depuis longtemps dénoncés par les écologistes. 

Les changements climatiques tendent également à accroître les risques d’émergence de maladies infectieuses comme le nouveau coronavirus. En effet, le réchauffement climatique accélère la fonte du pergélisol qui pourrait libérer une grande quantité de virus encore inconnus, en plus d’augmenter très significativement les émissions de gaz à effet de serre. En bref, le nouveau coronavirus pourrait être l’arbre qui cache la forêt, et l’insistance sur les impacts immédiats de ce virus tend à éclipser les problèmes environnementaux plus profonds, plus durables, et qui ne sont pas étrangers à la crise que nous traversons.


« Le nouveau coronavirus pourrait être l’arbre qui cache la forêt, et l’insistance sur les impacts immédiats de ce virus tend à éclipser les problèmes environnementaux plus profonds, »
Olivier Boiral, professeur titulaire, Université Laval

Concernant les impacts de la pandémie, on rapportait, en date du 2 avril, près de 52 000 morts dans le monde – dont 36 au Québec – et plus d'un million de cas confirmés d’infection – dont 5 518 au Québec. Évidemment, ces chiffres évoluent très rapidement et le nombre de cas confirmés est nettement inférieur à celui des personnes – souvent asymptomatiques – porteuses du virus. Cependant, devant l’emballement médiatique actuel et le climat de peur qui semble s’installer, il convient de mettre ces chiffres en perspective. Selon l’OMS, la pollution atmosphérique représente la première cause de mortalité dans le monde – près de 9 millions de décès prématurés par an – et raccourcit l’espérance de vie d’environ 3 ans à l’échelle planétaire. C’est nettement plus que d’autres fléaux tels que le tabagisme, les accidents de la route, ou encore le VIH. 

Rappelons également que la très grande majorité des cas de décès liés au nouveau coronavirus concernent des individus ayant des pathologies préexistantes, notamment chez les personnes âgées, et que la pollution tend à accroître ces pathologies, rendant d’autant plus vulnérables les populations exposées. C’est le cas notamment en Chine et en Inde, où la pollution de l’air tue plus de 4 millions de personnes par an. En Chine, la mise à l’arrêt de nombreuses activités économiques pour réduire les risques de propagation du virus ont eu pour effet de diminuer certains contaminants (dioxyde d’azote, particules fines) de 20 à 50 % dans les grandes villes ce qui, selon certains chercheurs, aurait permis de sauver un nombre de vies beaucoup plus important que le nombre de décès lié au virus dans ces mêmes régions.

Concernant les mesures mises en place à l’échelle internationale – soit, pour l’essentiel, le confinement d'environ la moitié des personnes dans le monde –, elles semblent relever d’un autre âge et témoignent de l’incroyable manque de préparation des autorités face aux risques croissants de pandémies. L’isolement provisoire des individus (distanciation sociale, mises en quarantaine, confinement) était appliqué dès l’Antiquité pour lutter contre des épidémies comme la peste ou encore la lèpre, dont, à l’époque, on ignorait pratiquement tout. 

Malgré les immenses progrès de la médecine et les moyens considérables dont nous disposons aujourd’hui – y compris pour le dépistage de maladies comme ce nouveau coronavirus –, les autorités semblent souvent dépassées et ont adopté un vocabulaire martial qui tend à cristalliser l’attention sur « l’ennemi invisible » qu’est la COVID-19 et ses ravages plutôt que sur les causes profondes et les mesures permettant de réduire les risques de pandémies. Devant le manque de tests et de moyens pour le dépistage – je n’ai, pour ma part, observé aucune mesure de distanciation, de prévention et/ou de dépistage dans les aéroports de Québec, de Toronto et de Los Angeles où je me trouvais jusqu’au 20 mars –, on préfère mettre la population toute entière – y compris ceux qui ne sont pas porteurs du virus – en confinement. Une sage précaution qu’il serait mal avisé de contester aujourd’hui, mais qui révèle combien nos sociétés modernes sont démunies pour faire face à ce type de crise et semblent, à ce sujet, avoir relativement peu évolué depuis l’Antiquité, y compris dans leur capacité – assez surprenante depuis quelques jours – à imposer des mesures très contraignantes au nom du bien commun. 

Le manque de tests de dépistage – ou de moyens pour en produire rapidement –, de masques ou encore de gels hydroalcooliques montrent que les risques – largement documentés – de pandémies n’ont pas été suffisamment pris au sérieux par les autorités. Pas plus, d’ailleurs, que les risques environnementaux. Considérant l’accumulation de preuves scientifiques sur les maladies, les décès, les désastres « naturels » et les risques accrus de pandémie qui découlent de la destruction des écosystèmes et des changements climatiques, le manque de prévoyance des décideurs semble plus que jamais évident.

Espérons que nos dirigeants sauront tirer les leçons de cet immense gâchis et mettront en place des mesures substantielles pour tenter de prévenir les risques de pandémies, en agissant notamment au niveau de leurs causes structurelles et environnementales. 

Gageons en tout cas que ceux qui se soucient véritablement des enjeux environnementaux – en particulier les jeunes – rappelleront avec véhémence aux gouvernements combien ils auront été prompts pour imposer des mesures draconiennes de lutte contre ce nouveau coronavirus, et si peu efficaces pour lutter contre les changements climatiques, la destruction des habitats naturels et les autres grands fléaux écologiques de notre temps.