Pour l'auteure de la lettre, il faudrait notamment décloisonner la ségrégation linguistique qui existe entre les systèmes anglophone et francophone d’éducation.

Comment sauver le français? Parlons-nous!

Bon nombre de jeunes anglophones (et de jeunes francophones, j’aimerais le préciser) au terme de leurs études collégiales ne sont pas outillés linguistiquement pour poursuivre des études universitaires en français ni pour intégrer le marché du travail en français. C’est une réalité préoccupante que plusieurs observations et recherches corroborent.

La solution du jour de Jean-François Lisée: envoyer les jeunes qui ne maîtrisent pas suffisamment le français compléter une session collégiale en région. Wow! Cette mesure est ignoble, scandaleuse et honteuse. Cette idée n’est géniale que si elle émanait de l’imagination d’un cinéaste réalisant un film où le Québec se transforme en État totalitaire et les jeunes seraient envoyés dans des camps de rééducation. Je viens d’ailleurs de terminer la lecture de Balzac et la Petite tailleuse chinoise. Je vous la suggère.

Des solutions pour améliorer le niveau de français des jeunes Québécois, afin qu’ils aient des chances égales de s’épanouir personnellement et professionnellement au Québec? Il y en a. Mais certainement pas celle aberrante proposée par Lisée.

Une aberration

Imaginons un instant si ce film fantastique devient réalité. Un jeune inscrit à Vanier, en cinéma, tiens, ne maîtrise pas très bien le français pour toutes sortes de raisons anodines. Peut-être vit-il dans un quartier très anglophone. Peut-être est-il récemment arrivé au Québec. Ses parents ne parlent peut-être pas le français et sont à l’apprendre. Sans doute lui a-t-on toujours répondu en anglais. Probablement n’a-t-il interagi, dans ses cours de français langue seconde, qu’en anglais, sauf quand l’enseignant passait près de son pupitre...

Et voilà qu’il doit quitter, après trois sessions où il a noué des amitiés, son cégep auquel il s’est attaché et adapté, parfois difficilement, sa famille et sa communauté, pour se rendre dans une région lointaine pour améliorer son français! Quelle horrible façon de valoriser le français et les régions, Monsieur Lisée.

Le message qu’une telle mesure envoie est grave et erroné. On y sous-entend qu’il est impossible de parler français à Montréal. Si c’était réellement le cas, alors pourquoi ne pas changer cette réalité, plutôt que de se fermer les yeux et de creuser davantage le fossé sociolinguistique. Parlons-nous! Si la volonté est là, de part et d’autre, il est possible d’améliorer sa maitrise du français, peu importe où l’on se trouve. Nul besoin d’aller «en région».

Des solutions

Créons des occasions de se rencontrer et d’échanger. Décloisonnons la ségrégation linguistique qui existe entre les systèmes anglophone et francophone d’éducation. Mettons davantage sur pied des programmes de jumelage entre les établissements scolaires et des rencontres entre les écoles d’un même quartier ou de quartiers avoisinants. Je me répète: rencontrons-nous, parlons-nous! Donnons du temps et des libérations de tâches aux enseignants du primaire et du secondaire pour qu’ils puissent créer de beaux projets auxquels les élèves seront invités à participer, et non forcés. De nombreuses initiatives existent déjà et il faut les multiplier. Avec le soutien financier du gouvernement.

En mai, je donnerai à mon cégep un cours dans le cadre duquel 30 jeunes voyageront sur une base tout à fait volontaire sur la Côte-Nord et la Basse Côte-Nord du Québec, pour se sensibiliser aux réalités québécoises, nord-côtières et autochtones, pour déboulonner les mythes qui perdurent relativement aux régions et aux cultures amérindiennes, pour découvrir des gens heureux de constater que des jeunes Québécois de toutes origines s’intéressent réellement à eux. Parce qu’ils ont choisi ce cours, et non parce qu’ils ont été forcés de le suivre.

La connaissance de l’Autre est fondamentale pour construire une société solidaire et unie, pour décentraliser son regard et enrichir sa vision du monde en se nourrissant de celle des autres. Mais, de grâce, sans forcer ni imposer.

Plan d’action pour la valorisation du français

Finalement, je propose que le Québec se dote d’un solide plan d’action gouvernemental, visionnaire et ambitieux, pour la valorisation du français à l’école, langue première et seconde. Cette année, le gouvernement a lancé le Plan d’action numérique dans le cadre de la Stratégie numérique du Québec, afin de permettre aux enseignants et aux élèves de développer leurs compétences numériques et de participer au virage numérique en cette quatrième révolution industrielle.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, en introduction de ce plan d’action, invite la population à être audacieuse et ambitieuse «pour les générations actuelles et futures et [à contribuer] ainsi à l’égalité des chances, à la réussite éducative et au développement du plein potentiel de chacun». Ces objectifs ne peuvent être atteints qu’avec une maitrise par tous de la langue commune du Québec, le français. Et grâce à une réforme de l’enseignement des langues secondes, à des projets innovateurs et des mesures stimulantes et invitantes.

Catherine Duranleau
Professeure de français au Cégep Vanier
Verdun