Comment l’auto va tuer le Faubourg Saint-Michel

En réaction au texte «Condos Sous les bois: les résidents du Faubourg Saint-Michel toujours inquiets», paru le 13 juin

Il faut marcher un soir, après souper, à la belle saison, pour sentir la douceur de vivre dans le faubourg Saint-Michel. Les enfants se pourchassent dans la rue sous l’œil indifférent des chats qui se baladent comme des princes en territoire conquis, les voisins discutent entre eux à voix basse, par une fenêtre on peut entendre le choc des assiettes que quelqu’un empile dans l’évier. Les maisons plutôt serrées, comme des amis qui se réchauffent, font le coin des rues, qui sont presque des ruelles, empêchant de voir qui va apparaître tout à coup. Ici, la proximité n’est pas une promiscuité gênante; ici vit une communauté. Par moments, on se croirait dans un quartier populaire en Italie.

Dans ce quadrilatère à l’ouest de la côte de Sillery, sur environ 300 mètres, qui va de la rue Louis-A. Bélisle à la rue du Cardinal-Persico, s’entassent une cinquantaine de maisons, une église, un parc, un aréna, un terrain de tennis, un jardin communautaire. Encore plus à l’ouest, juste derrière l’aréna en fait, sont actuellement érigés trois édifices de six étages : les 180 unités de logement des condominiums Sous les bois.  Dans quelques mois, la population du quartier va plus que doubler. La circulation automobile aussi, évidemment, et c’est ce qui m’alarme.

Le lundi 11 juin, la Ville a annoncé être «incapable» d’envoyer ce trafic directement sur le chemin Saint-Louis, par une voie qui, pourtant, longe déjà le terrain du Collège Jésus-Marie et qui relierait logiquement les condos à cette artère majeure. «La Ville nous dit maintenant qu’il est trop tard pour faire autrement», déplore une citoyenne citée dans un article du Soleil.

On a plutôt décidé de percer trois petites rues — des culs-de-sac en vérité — dans le faubourg Saint-Michel, histoire d’inonder le quartier de voitures qui, la cause est entendue, vont lui faire perdre sa tranquillité. Il faut lire l’article du Soleil (et d’autres) pour constater à quel point la mauvaise foi règne dans ce dossier. Quand on s’aperçoit qu’on est sur le point de faire une grossière erreur, on s’arrête, on prend un moment pour réfléchir, on écoute les gens qui sont vraiment concernés par le projet, et on s’amende — quand on est honnête. Mais dans le cas présent, les décideurs semblent n’en avoir rien à fichtre. Ils n’ont certainement pas pris le temps de marcher tranquillement dans le faubourg, pour prendre la mesure ce qui sera bientôt perdu par leur nonchalance.

Dans les faits, ce quartier était jusqu’à présent une zone piétonne. Les rares fois où je m’y suis aventuré en voiture, à l’occasion de détours dans la circulation, je me suis senti comme un chien dans un jeu de quilles. Il est certain qu’un trafic automobile continu, dans un si petit quartier, va causer un tort considérable à ceux et celles qui l’habitent. Déjà, le jardin communautaire a été rasé pour faire place au chantier des condos, et la Ville fera démolir l’aréna (très fréquenté) l’an prochain… Avec ces nouveaux bouleversements, le quartier, à coup sûr, y perdra son âme. Comme disait le poète René Char : «Au gré de la rigueur suave, quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit». Dommage, car il est encore temps de corriger le tir. Suffirait d’un peu de volonté politique.

Philippe Mottet
Québec