Comment financer les conséquences du blocus ferroviaire et du coronavirus?

POINT DE VUE / Comment allons-nous financer les «préoccupations légitimes» des Premières nations ainsi que les dépenses de santé urgentes nécessaires pour contenir le COVID-19 ainsi que toute pandémie future?

Le réseau ferroviaire canadien a été interrompu pendant près de trois semaines en raison de manifestations autochtones. Des voies ferrées ont été bloquées à Sherbrooke et à Khanawake; cela a coûté à Exo entre 35 000$ à 45 000$ par jour pour la location de navettes. Les manifestations ont perturbé les expéditions de nourriture, de céréales, de propane, d’oxygène et de chlore, et ont menacé de provoquer un chômage généralisé. Les émissions de CO2 ont augmenté, car les gens préfèrent prendre la voiture ou l’avion plutôt que le train. 

Le projet de Coastal GasLink en Colombie-Britannique aurait non seulement eu des avantages économiques majeurs pour les groupes autochtones qui se trouvent sur le tracé, mais il aurait peut-être aussi réduit la demande asiatique de charbon au profit d’un gaz plus propre.

Ironiquement, Vancouver est le plus important port d’exportation de charbon en Amérique du Nord. L’Inde avait prévu d’augmenter sa capacité de production d’électricité au charbon de 22% dans les trois prochaines années. L’énergie nucléaire fournissait autrefois un tiers de la production d’électricité du Japon, mais en raison de la catastrophe de Fukushima, elle est tombée à 3% en 2017. Le Japon prévoit maintenant de construire jusqu’à 22 centrales au charbon sur une période de 5 ans. Celles-ci émettraient autant de dioxyde de carbone que toutes les voitures automobiles vendues chaque année aux États-Unis! Ainsi, ceux qui s’opposent au projet de Coastal GasLink pour des raisons environnementales devraient prendre en compte les émissions mondiales totales.

La dette fédérale a augmenté de 5,6 % au cours des dernières années. 

Cette année, la dette totale fédérale/provinciale s’élèvera à près de 1 500 milliards$. La dette du Québec s’élève à 280 milliards$ et celle de l’Ontario à 348 milliards$. Oxford Economics estime que le COVID-19 pourrait réduire le produit intérieur mondial de 1 000 milliards de dollars; au Canada, cette réduction sera encore aggravée par les blocages ferroviaires.

De nombreuses provinces comptent sur les paiements de péréquation fiscale (le Québec reçoit environ 13,2 milliards$par an). Toutes les provinces dépendent du Transfert canadien en matière de santé pour 20 à 25 % de leur budget de santé. En vertu de la loi canadienne sur la santé, le financement privé de notre système de santé est illégal; il doit reposer presque entièrement sur les recettes publiques. 

Malheureusement, parmi les pays disposant d’un système de santé universel, le Canada se classe 26e sur 27 en termes de lits de soins actifs par 1000 habitants. Selon le Dr Neil Rau, spécialiste des maladies infectieuses, «nous ne disposons pas d’une capacité d’intensification.» Le Dr Alan Drummond, de l’Association canadienne des médecins d’urgence, a déclaré : «Notre expérience quotidienne dans des hôpitaux surpeuplés, incapables de mettre le bon patient dans le bon lit au quotidien... nous amène à nous interroger sur l’intégrité de notre système de santé en cas de pandémie majeure.»

Hormis les graves conséquences économiques, nous pourrions avoir de la chance et ne pas être touchés par le COVID-19, qui s’est répandu dans 82 pays et a fait plus de 3200 victimes, soit plus du quadruple du SRAS en moins de temps. Mais qu’en est-il d’une prochaine pandémie? Comme l’a souligné le Dr Tedros A. Ghebreyesus de l’OMS, «nous ne devons pas regarder en arrière et regretter de ne pas avoir su profiter de l’occasion qui s’offre à nous.» Nancy Messonnier, directrice du Centre national pour l’immunisation et les maladies respiratoires aux États-Unis, a déclaré : «La question n’est pas de savoir si cela va se produire, mais quand cela va se produire, et combien de personnes dans ce pays auront des maladies graves.» Bien que la médecin en chef du Canada, la docteure Theresa Tam, ait reconnu que la capacité des hôpitaux était un «aspect critique» de notre préparation à une épidémie de coronavirus, il semble qu’aucun politicien canadien n’ait tenu compte de cette remarque.

Les recettes publiques provenant de l’énergie s’élèvent actuellement à 14,1 milliards$ par an, soit environ 11% de notre PIB national. Si notre pétrole et notre gaz ne peuvent pas atteindre les marchés mondiaux à des prix équitables, afin d’assurer un financement supplémentaire de la santé, les choix défavorables consistent à s’endetter davantage ou à augmenter les taxes sur les ventes et (ou) l’impôt sur le revenu des particuliers. Les 10% des revenus les plus élevés (y compris les enseignants, les infirmières et les fonctionnaires) paient déjà 54% de l’impôt sur le revenu. De nouvelles hausses d’impôts n’auraient pas seulement un impact sur les «riches».

Nous avons besoin de fonds supplémentaires pour la santé, de toute urgence, afin d’augmenter les soins de santé communautaire et d’accroître la capacité d’accueil des hôpitaux de soins actifs en mettant en place davantage de lits pour les malades chroniques. La Chine a construit deux hôpitaux de soins actifs totalisant 2 500 lits en 10 jours environ. Si les dirigeants politiques manifestaient leurs intentions et que nous trouvions l’argent nécessaire, ne pourrions-nous pas, au cours des prochains mois, commencer à construire de nouveaux établissements pour le traitement des maladies chroniques dans tout le pays? 

Idéalement, une grande partie du financement nécessaire pourrait provenir d’une industrie énergétique canadienne prospère. Comme l’a fait valoir le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, les gens veulent «un juste équilibre entre les perspectives économiques et la responsabilité environnementale.» 

À une époque où l’ordre public s’effondre, où une pandémie et une récession économique sont possibles, les Canadiens ressentent un besoin urgent de leadership de la part de leurs politiciens.

Dr Charles S. Shaver est natif de Montréal. Il est diplômé de l’Université Princeton et de la Johns Hopkins University School of Medicine. Il est l’ancien président de la section de médecine interne générale de l’Association médicale de l’Ontario. Les opinions exprimées dans le présent article sont les siennes.