Pour l'architecte Mario Jobin, le projet d'ensemble immobilier Le Phare est un capteur d'attention, un pavé jeté dans la marre, une fenêtre qui se ferme, un rétrécissement d'horizon. 

Cette tour qui veut s'approprier notre horizon

Tout comme Paris, Québec est une ville horizontale. Et tout comme Paris, Québec aura sa Tour Montparnasse: Le Phare (250m, 65 étages). On peut désormais harnacher le ciel de Québec et le vendre au marché tout comme on met l'eau des rivières en bouteille. Toutefois, l'horizon de Québec demeure un bien commun, une richesse partagée.
Pourquoi donc une Tour Montparnasse à Québec? «Le plus beau point de vue, c'est le sommet de la tour, car on ne la voit pas», décriée depuis toujours comme erreur, la Tour Montparnasse (209m, 58 étages), à Paris, devrait pourtant faire réfléchir. La comparaison, aujourd'hui, à Québec, est hautement valable.
La densification des meilleurs sites est une stratégie bien connue des promoteurs immobiliers. D'immeubles en hauteur, jusqu'aux gratte-ciel, toute vue imprenable devient un avantage concurrentiel et un enrichissement assurés. La ville de Québec s'est construite et déployée vers l'horizon. Les percées visuelles abondent et donnent aisément accès au paysage environnant. Sans effort, sans même lever la tête, le ciel est accessible: située en légère altitude, la ville de Québec baigne dans l'azur, comme si elle était restée accrochée à l'immensité de la vallée du Saint-Laurent, suspendue depuis toujours dans l'horizon bleu du ciel et des montagnes.
Sans encadrement qui vaille, la ville de Québec est vouée à devenir une mine à ciel ouvert, un Klondike pour riches promoteurs immobiliers.
En prenant brusquement place, sans égard pour le paysage urbain de Québec, pensant plutôt l'affirmer, à l'aide d'arguments creux, ce projet crée un curieux précédent. Le dézonage est la clé de l'enrichissement. Bien que légal, ce genre d'opération n'est pas nécessairement moral.
La dépossession des peuples, en son sens universel, a clairement été exprimée par Henri Laborit, biologiste: «On appelle ça la guerre économique... C'est ça qui aboutit à ce qu'un certain nombre de gens ont pu atteindre un degré de technicité très évolué en pompant et en volant les matières premières de gens qui n'avaient pas pu évoluer de la même façon parce que leur espace n'était pas aussi favorable.»
Le projet d'ensemble immobilier Le Phare est une appropriation, sans retenue, du ciel de Québec par le privé: «À trop vouloir briller, on n'éclaire pas».
Détournement de regards
De partout, le regard sera capté par le gratte-ciel du nouveau projet immobilier. Comme le marin qui fixe le phare perd l'horizon : notre regard sera détourné et notre horizon rétréci.
Le paysage de Québec est à risque. De fréquents retours d'exil m'ont permis d'apprécier le spectacle d'une ville qui émerge de l'horizon, qui brille en se déployant au-dessus des falaises d'un immense roc, comme si ce roc s'était transformé en une immense vague qui se soulève et se retourne sur elle-même en réfléchissant la lumière.
Le projet d'ensemble immobilier Le Phare est un capteur d'attention, un pavé jeté dans la marre, une fenêtre qui se ferme, un rétrécissement d'horizon.
Une Tour des Vents
Malgré tout, il nous reste le rêve. Ne serait-ce que pour un instant, projetons-nous en avant afin d'imaginer une autre ville, un autre gratte-ciel porteur de sens pour la ville de Québec: une Tour des Vents. Car tout comme Chicago, Québec elle aussi est une «ville des vents».
Avant tout, ce gratte-ciel devrait se situer le long d'une grande avenue où il fait bon déambuler, comme les Champs Élysées à Paris ou The Magnificent Mile à Chicago.
Le geste décisif serait d'ouvrir un grand chantier, à l'instar du quartier de La Défense à Paris ou des centres d'affaires chinois (CBD), sur le premier segment du boulevard Laurier (1.5km). Ouvrir les niveaux supérieurs des édifices, vers l'horizon, sans vider les trottoirs, voilà l'ultime projet (voir Marina Bay Sands, à Singapore, ou le Salk Institute, en Californie). On aurait presque l'impression de marcher sur le pont d'un grand navire, déployé vers l'horizon.
Un projet urbain unique en Amérique, à l'horizontale.
Stratégiquement, c'est à l'angle du boulevard Laurier et de la 740, près de la cité universitaire que vient s'ancrer la nouvelle Tour des Vents, loin de la tête des ponts (par principe de composition urbaine et aisance de circulation).
La Tour des Vents s'élève vers le ciel telle une immense lame, fine et élancée, voire élégante, sur laquelle glissent vents et nuages. La symbolique prend source dans la grandeur du fleuve Saint-Laurent et du Grand Canyon d'Arizona: l'un évidé, vidé de ses eaux, et l'autre, abreuvé par lacs et rivières, se déversant dans la mer. La légende amérindienne veut que le Grand Canyon fût creusé par un immense couteau afin de libérer les terres inondées et de retourner les eaux vers la mer: c'est exactement ce qu'est le fleuve Saint-Laurent.
La Tour des Vents est ce long couteau, bien planté à Québec, sur lequel glissent encore, rêves, vents et nuages.
La ville de Québec peut encore produire l'une des artères les plus intéressantes d'Amérique : «une avenue Magnifique, une avenue des Champs Élysées.»
Les villes sont les «Cathédrales» du 21e siècle. De grands chantiers en mouvance. Jusqu'à sa complétion prévue pour 2026, les touristes du monde entier ne rateront pas l'occasion de visiter Barcelone et le chantier de la Sagrada Familia, dernière Grande Cathédrale en construction.
Trois tailleurs de pierres travaillent sur un chantier. Un passant leur demande ce qu'ils font. «Je taille des pierres», soupire le premier. «Je construis un mur», répond le second. «Je bâtis une cathédrale», s'exclame le troisième.
«Laisser travailler les urbanistes et les architectes», disait un certain maire de Québec: au-delà d'un seul projet, il bâtissait une ville, une capitale.
Mario Jobin, architecte, Iqaluit, Nunavut
Texte dédié à M. Jean-Paul L'Allier, maire de Québec (1989-2005)