Comment peut-on arriver à détourner l'analyse jusqu'à finalement inverser les rôles : nous, Occidentaux de souche, sommes les victimes des migrants envahisseurs?

C'est l'immigration qui a construit le Québec

Des milliers de migrants et leur famille, des personnes qui ont les mêmes aspirations que vous et moi, quittent leur pays - Haïti, Lybie, Syrie ou autres, en prenant la route à pied, en s'embarquant sur des bateaux bondés ou dans diverses conditions de grande vulnérabilité. Ils désirent refaire leur vie ailleurs, en Europe, aux États-Unis, au Canada ou ici au Québec. Dans un contexte d'insécurité maximum, ils mettent en danger leur vie et celle de leur famille. On peut donc penser qu'ils n'ont sans doute pas le choix des solutions en vue d'améliorer leur vie et d'assurer un avenir meilleur à leurs enfants. On peut croire aussi que personne ne mettrait sa vie et la vie des siens en danger sans raison valable. Ça semble plutôt logique, non?
Si des milliers de personnes décident de quitter leur pays malgré et dans ces conditions extrêmes, on peut également penser, sans trop de risque de se tromper, que ces déplacements de masse sont provoqués par des conflits politiques internes ou externes, aux conséquences économiques et sociales majeures et effroyables pour ces personnes qui en deviennent les victimes «colatérales», et parties négligeables.
Alors comment, dans le débat actuel, peut-on à mots à peine couverts présenter ces migrants comme des quasi profiteurs de système qui déclarent des demi-vérités, qui viennent soit voler nos emplois, soit abuser de notre système social, cela à grands frais pour les contribuables canadiens et québécois? Comment peut-on arriver à détourner l'analyse jusqu'à finalement inverser les rôles : nous, Occidentaux de souche, sommes les victimes des migrants envahisseurs?
À la limite, le discours ambiant suppose que l'immigration n'a jamais existé au Canada et au Québec, comme si le pays n'avait pas été construit grâce à ces gens, Français, Anglais, Syriens, Libanais, Chinois, Algériens, Tunisiens, Italiens, Polonais, Sénégalais, Nigérians et combien d'autres encore, ensemble...
Et encore là, il faut être honnête : les Premières Nations y vivaient sur ces territoires, bien des siècles avant nous (c'est-à-dire, vous, moi et les autres). Nous sommes une nation métissée. C'est un fait. C'est ça notre histoire, ce sont nos origines.
Des Premières Nations aux Européens, aux Asiatiques, aux Arabes ou aux Africains, nous avons tous domicile au Canada et au Québec, tous pour y vivre heureux et en sécurité. Et nous réussissons ensemble.
Canadiens et Québécois de confession catholique, musulmane, juive ou autres, nous parlons et mangeons québécois, arabe, chinois, français ou italien... Nous vivons ensemble au Canada depuis 150 ans, à Québec depuis 409 ans.
Pas toujours facile la cohabitation, mais nous y arrivons. Ensemble.
Alors comment en sommes-nous arrivés à remettre en question notre tradition de terre d'accueil? À croire, à accepter les discours biaisés de citoyens et de politiciens qui déforment la réalité au profit de leur ascension personnelle dans la hiérarchie sociale ou politique, qui entretiennent la fermeture sur soi, la colère, la méfiance. Leur approche dorénavant «marketing» de la peur, de la violence et de la fermeture a autorisé une parole publique qui masque la réelle nature des contenus véhiculés. Qui a dit : «à force de répéter un mensonge, il devient vérité»?
Puisque nous savons que l'immigration est à l'origine du peuplement de notre pays, puisque nous savons que le métissage est la marque que nous portons tous, dans une branche ou dans l'autre de notre arbre généalogique, puisque nous savons que ce peuplement a participé et participe toujours à la croissance économique de notre pays, de quoi parle-t-on au juste? Et pourquoi?
Est-ce l'effet Trump qui nous entraîne dans pareilles analyses et systèmes de pensée? Serions-nous rendus au bout de nos valeurs de respect et d'ouverture? Sans plus de curiosité pour découvrir d'autres manières de faire, d'autres espaces de vie? Ou pour simplement donner et recevoir?
Je ne crois pas. Je me permets de m'opposer à une vision si étroite de notre développement et de notre avenir qu'il faille fermer nos portes et viser à devenir tous pareils : de bons soldats de l'ignorance.
Je crois encore que la région de Québec, le Québec, le Canada sont des endroits de tolérance lesquels, parce que construits sur les bases de l'immigration, sont génétiquement des terres de diversité, de métissage et de créativité. Je suis certaine que nous sommes une majorité à croire cela.
Il y a place pour beaucoup de monde ici. Et ce n'est pas uniquement pour combler les besoins de main d'oeuvre créés par le contexte démographique et le vieillissement de la population. C'est vrai qu'il y a une demande importante et urgente d'expertises diversifiées et de tous ordres, au travail, en éducation, en santé, en entrepreneuriat, en industrie, en sciences, en techno, tous secteurs confondus.
Il y a place pour beaucoup de monde ici. En premier lieu pour avancer collectivement et s'enrichir de nos différences. En fait, le mouvement est bien amorcé et va se continuer puisque nous faisons partie de ce monde. À nous de l'affirmer sereinement.
Linda Maziade, Québec