L'auteur de cette lettre demande au ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, de faire la lumière sur l'ensemble des problématiques sécuritaires dans les communautés autochtones.

Cessez de jouer avec notre sécurité

Monsieur Coiteux,
Interpellé par les médias et l'opposition, vous avez réagi en demandant une enquête en déontologie afin de faire la lumière sur une situation vécue dans la communauté innue de Uashat mak Mani-utenam. Très bien, mais il ne suffit pas de regarder l'arbre, il faut regarder l'ensemble de la forêt. En matière de sécurité publique dans les communautés autochtones, il n'y a plus de place pour les raccourcis.
Nous comprenons que l'attention médiatique ait certes provoqué un empressement de votre part à tenter d'éclaircir un dossier précis, plus d'empressement en tout cas que ce que nous avons connu par le passé de la part de votre gouvernement. En effet, notre communauté aurait apprécié que vos représentants agissent avec une telle diligence en 2013, lorsque nous vous avons interpellé, puis encore en mars 2014, lorsque nous avons convenu d'une démarche commune pour faire face aux problématiques qui nous affectent. Le sous-ministre de l'époque, M. Martin Prud'Homme, est maintenant à la tête de la SQ et les engagements pris alors ont été vite remisés par les responsables du secteur autochtone.
Collaboration à sens unique
Je vous rappelle que depuis 2010, 13 communautés se sont affairées à produire des constats en matière de sécurité publique. En octobre 2013, nous avons produit un rapport d'analyse des constats en matière de sécurité publique dans notre communauté et nous avons demandé l'intervention du gouvernement. On y trouvait, entre autres, les statistiques sur le taux de crimes par 1000 habitants : 190 pour notre communauté, alors qu'il est de 44 en moyenne au Québec. À Uashat mak Mani-utenam, chiffres à l'appui, le taux de criminalité est cinq fois plus important que la norme. Nous attendons toujours une réponse satisfaisante de votre ministère.
Nous avions ouvert les portes de nos services à vos représentants, mais votre ministère a pris plus d'un an pour envoyer un officier. Celui-ci a produit un rapport sans valider ses hypothèses auprès du personnel en place. Le tout nous a obligés à supporter le financement fédéral et provincial pendant plus de 18 mois et, ultimement, à court de ressources, à signer une entente qui ne correspondait pas à nos besoins. Depuis cette signature, vos représentants ont oublié notre existence, et ce, malgré nos appels répétés à la collaboration.
Vous a-t-on informé que le Service de police de Uashat mak Mani-utenam mettait à la disposition de la SQ des ressources sur lesquelles nous n'avons aucun droit de regard? Ces ressources sont puisées à même les budgets des services communautaires qui servent en principe à un dossier que notre communauté juge prioritaire, celui de la lutte contre la drogue.
Si je comprends bien, la collaboration ne fonctionne que d'un côté, nous forçant à emprunter une voie à sens unique qui se termine en cul-de-sac.
Une partie de ping-pong des gouvernements
Sur le plan des services policiers, plusieurs communautés autochtones du Québec sont aux prises avec des problèmes similaires aux nôtres et ont, à maintes reprises, interpellé les gouvernements du Québec et du Canada pour plus de soutien financier et d'encadrement. La réponse est toujours la même. Elle s'arrête à la notion de coûts, laissant bien peu d'espace pour une meilleure gestion et une reconnaissance des besoins réels.
Par-dessus tout, nous sommes les malheureuses balles d'un sinistre jeu de ping-pong entre le provincial et le fédéral. Pourtant, sur le plan de la justice, le récent Rapport du coroner sur les suicides dans notre communauté devrait avoir convaincu le gouvernement du Québec de tous les enjeux associés à la livraison de services impliquant des institutions fédérales, provinciales et des Premières Nations. Ici, aucun jeu politique ne devrait primer la survie des communautés. L'approche préconisée à ce jour par votre ministère afin de régler des situations vécues par les instances autochtones locales a été de signer des ententes bilatérales à la pièce en prenant soin d'assurer la confidentialité de celles-ci, mettant toutes les communautés en compétition pour la meilleure enveloppe.
Vous voulez faire la lumière sur un dossier particulier? Nous vous demandons d'avoir le courage de faire la lumière sur l'ensemble des problématiques, pas seulement à Uashat mak Mani-utenam, mais pour toutes les communautés qui ont assumé au jour le jour de livrer des services essentiels, malgré le manque de ressources, et qui se sentent abandonnées par le système. Et ne tentez surtout pas de vous défiler de vos responsabilités en vous cachant derrière la fameuse commission d'enquête que votre gouvernement vient de mettre sur pied. L'heure n'est plus aux études, mais à l'action.
Nous avons ouvert nos portes par le passé. Nous sommes prêts à les ouvrir encore, mais cette fois, ce doit d'être la bonne. Il en va de la justice, de la sécurité, des conditions de vie et du mieux-être de notre communauté et de toutes les communautés.
Ricky Fontaine, Directeur général, Innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam