Ces émeutes qui ont changé ma vie

POINT DE VUE / «L’illusion de la civilisation est très mince.» (Margaret Thatcher, ancienne première ministre britannique). «Paie-moi maintenant ou paie-moi plus tard » (Publicité de 1970 pour les filtres à huile FRAM) Les Américains découvrent la vérité de ces déclarations, avec des états d’urgence social, économique et sanitaire simultanés.

Après le meurtre de George Floyd à Minneapolis, des émeutes ont éclaté dans chacun des 50 États et dans plus de 100 villes américaines. Beaucoup ont été violentes, avec des scènes de vitres brisées, de pillage, de voitures et d’immeubles incendiés à la télévision. Des couvre-feux ont été imposés dans 40 villes, et la Garde nationale a été mobilisée dans 26 États et dans le District de Columbia. 

Peu de Canadiens ont fait l’expérience d’une telle violence. J’en ai fait l’expérience, et cela a changé ma vie. 

Né à Montréal, je suis déménagé à Cincinnati, en Ohio, à l’âge de deux ans, puis à Topeka, au Kansas. Mon père, neurochirurgien, est décédé la première semaine de mon entrée au secondaire. Ma mère a repris sa profession d’infirmière. J’ai reçu des bourses d’études complètes à l’Université de Princeton, puis à la faculté de médecine de l’Université Johns Hopkins. J’ai décidé de rester en permanence aux États-Unis.

Cependant, peu après l’assassinat de Martin Luther King au début du mois d’avril 1968, des émeutes ont éclaté dans de nombreuses villes, dont Baltimore. On dénombrait 11 000 soldats, 1 200 incendies, 5800 personnes arrêtées et un couvre-feu à 16 h, avec des membres de la Garde nationale qui patrouillaient dans les rues en jeeps. Ma maison en rangée n’était pas sûre.

Environ trois semaines auparavant, j’avais été cambriolé, mais j’étais seul au troisième étage, sans arme et sans téléphone. Lorsque j’ai interpellé un policier de passage, il m’a prévenu : «Nous n’avons pas le temps d’enquêter sur des plaintes insignifiantes comme celle-ci. Procurez-vous simplement une arme à feu. Tirez d’abord et posez les questions ensuite !»

J’ai ainsi dormi à l’infirmerie du campus de Homewood, dans un quartier beaucoup plus sûr de la ville. Finalement, pour la première fois de son histoire, l’école de médecine a annulé les examens et nous a dit de rentrer chez nous.

Plusieurs d’entre nous se sont rendus à l’aéroport en convoi pour louer une voiture. Je me souviens très bien d’avoir conduit dans les rues sombres et désertes, entendant des tireurs embusqués et craignant qu’une balle ne traverse mon pare-brise.

Ma mère était retournée à Kingston, en Ontario, m’avait obtenu un poste de chercheur, et j’ai fait la rencontre de ma future femme un mois plus tard. Une Ontarienne diplômée de l’Université Queen’s. Nous nous sommes mariés juste avant ma dernière année à Hopkins, et avons déménagé à Toronto en 1970 pour mon stage et ma résidence. 

J’étais content de revenir dans le pays où je suis né, qui bénéficie d’une assurance maladie universelle, qui était beaucoup plus sécuritaire avec moins d’armes, de drogues et de tensions raciales.

Cependant, même à cette époque, les maisons à Toronto n’étaient pas abordables, alors nous avons déménagé à Ottawa quatre ans plus tard. L’histoire ne se termine pas ainsi.

Vers le début des années 90, le mouvement séparatiste québécois gagnait en force. Jean Chrétien, le premier ministre de l’époque, rassurait à tort le public sur un éventuel divorce pacifique. Cependant, comme nous l’avons vu ces dernières années, la population canadienne n’est pas à l’abri de la violence. Heureusement, nous n’avons pas le même accès aux armes que les Américains. Cependant, tous les humains sont bâtis sur le même moule, indépendamment de leur race ou de leur religion, et sont tous capables de violence.

Je n’ai jamais pu oublier ce que j’ai ressenti ces trois jours d’anarchie. Les résidents du Québec avaient besoin d’une nouvelle raison pour ne pas renoncer à leur citoyenneté canadienne. Après plusieurs appels téléphoniques, j’ai découvert que la plupart des hôpitaux avaient un tarif spécial pour les « non-résidents du Canada », ce que les Québécois indépendants allaient devenir. À l’époque, les frais d’hospitalisation étaient de 3 000 à 5 000 $ par jour. Les Québécois qui souffraient déjà de diabète sucré, de tumeurs malignes, de maladies cardiaques, entre autres, pourraient se trouver dans l’impossibilité de souscrire une assurance-voyage privée pour rendre visite à des amis ou à leur parenté dans d’autres provinces ou pour voyager librement au Canada par affaires. À ma connaissance, aucun politicien ne s’était servi de cet argument.

Bien que je n’avais jamais suivi de cours de journalisme, en tant que simple citoyen, je me suis senti obligé d’agir. Mes articles d’opinion et mes lettres ont été publiés de Vancouver à St. John’s. J’écrivais en français, mais pas parfaitement. J’ai payé de ma poche pour faire traduire professionnellement une demi-douzaine d’articles différents en français, et ils ont été publiés par la plupart des journaux québécois, dont deux longs articles dans Le Devoir, sans un seul mot retiré. Un autre fut publié dans Le Journal de Montréal (400 000 en circulation). Mes arguments ont certainement persuadé 10 % de la population de modifier son vote afin de rester au Canada. Ce qui représentait 40 000 votes.

Le résultat final ? Les séparatistes ont été défaits lors du référendum de 1995, mais par une marge de seulement 55 000 voix, soit 1,16 %. J’espère (mais je ne le saurai jamais vraiment) que mes articles ont fait pencher la balance.

Et si j’avais fait mes études de médecine dans une autre ville qui n’a pas subi les émeutes liées à MLK ? Je serais probablement encore aux États-Unis avec une femme et des enfants totalement différents, ne serais jamais devenu journaliste indépendant, et il est fort possible que le Canada n’existerait plus en tant que nation unique. 

Charles S. Shaver, médecin à Ottawa, est né à Montréal. Il est diplômé de l’Université Princeton et de la faculté de médecine de l’Université Johns Hopkins. Il a été président de la Section sur la médecine générale interne de l’Association médicale ontarienne (Section on General Internal Medicine of the Ontario Medical Association). Les opinions exprimées ici n’engagent que lui.