Blocus ferroviaire : faut-il être surpris?

BILLET RÉGIONAL / Un élément fondamental est trop souvent évacué des analyses réalisées à propos de la crise découlant des événements de Wet’suwet’en, la présence prépondérante des jeunes dans les communautés autochtones du Canada. Environ la moitié de la population de ces communautés regroupant près de 1,5 million de membres a moins de 25 ans. Qu’est-ce qui caractérise souvent la jeunesse? Son impatience. 

La lutte contre le pipeline du projet Coastal GasLink de même que l’intervention policière auprès des chefs héréditaires Wet’suwet’en et leurs supporteurs constituent des enjeux importants pour les autochtones du pays, mais des éléments symboliques rattachés indirectement à cette Première nation de Colombie-Britannique frappent tout autant que l’éventuel transport de gaz de schiste. Wet’suwet’en a constitué l’étincelle dans une salle où l’odeur de soufre dominait depuis longtemps.

Le mouvement a pris de l’ampleur parce que la jeune génération, souvent distante du modèle de leadership découlant des conseils de bande, modèle imposé par la loi sur les Indiens de 1876, en a marre de voir les enjeux qui comptent être systématiquement reportés indéfiniment par les gouvernements dits supérieurs siégeant dans les capitales du pays.

Ces «enjeux qui comptent» sont nombreux : revendications territoriales s’étirant sur des décennies, accès aux ressources, manque de consultation des autochtones pour des projets les concernant, qualité de l’eau potable, qualité du logement, femmes disparues et assassinées, violence de certains corps policiers à leur endroit, taux d’incarcération élevé, entre autres. Voilà autant de dossiers qui traînent sans justification valable depuis longtemps.

Faut-il rappeler que plusieurs éléments de la loi sur les Indiens visaient à éliminer les autochtones ou à les «intégrer», à les fondre dans la société dominante. Ils ont survécu, mais le modèle choisi pour les intégrer, les stationner dans des réserves exigües, sans réels moyens pour assurer leur épanouissement, a fait naître une grogne grandissante.

La multiplication des blocus ferroviaires affecte à l’évidence l’économie canadienne, la fluidité du transport des personnes, le niveau d’emploi et génère bien d’autres problèmes. Mais pourquoi des jeunes risquant d’être laissés en marge se soucieraient-ils de la bonne marche d’une société évoluant en parallèle, une société qui fait bien peu de cas de leurs besoins, et qui ne réagit qu’en situation de crise?

Il n’est donc pas étonnant que des citoyens des Premières nations en provoquent parfois, des crises.

L’exemple de la place faite aux autochtones dans les pêches commerciales de l’est du Canada il y a 20 ans illustre bien un gain réalisé après une crise. Il a fallu une pêche dite «illégale», des blocus routiers, des incendies et des tensions étalées sur des mois avant que la Cour suprême du Canada tranche en faveur d’un pêcheur d’anguille néo-écossais, Donald Marshall, et qu’elle établisse à travers deux jugements portant son nom des conditions de capture qui ne sont plus contestées aujourd’hui.

Autochtones et allochtones pêchent côte à côte dans une grande quiétude et la plupart des ressources halieutiques du golfe Saint-Laurent se portent mieux qu’à n’importe quel moment depuis 40 ans.

L’un des traits saisissants des manifestations ayant fait irruption depuis le 6 février, c’est la colère contenue des manifestants, surtout les jeunes. Cette colère contenue était visible avant. Plus nombreux, ces jeunes n’ont pas la patience des générations antérieures. Et les moins jeunes, qui n’avaient pas le même poids démographique il y a 30 , 40 ou 50 ans, les comprennent souvent. S’ils ne manifestent pas toujours, ces autochtones d’âge mûr n’iront quand même pas nuire à leurs enfants. Ils veulent assister à leur émancipation.

En même temps, bien des citoyens des communautés autochtones ont hâte que les blocus soient levés. Ils sont en nombre croissant et ils craignent de voir le progrès fait dans l’opinion publique depuis quelques années disparaître avec les frustrations provoquées par les barrages ferroviaires.

Il n’y a donc pas que les politiciens fédéraux et provinciaux qui discutent avec les Premières nations depuis quelques jours. Ça discute ferme à l’intérieur des communautés autochtones. Il y a peu de noir et blanc présentement, et beaucoup de tons de gris.

On reproche souvent aux manifestants autochtones d’être frondeurs, de jouer la carte de l’intimidation, de promettre des blocus s’étalant sur des mois. N’est-ce pas souvent l’apanage de groupes minoritaires voyant une occasion d’obtenir mieux? Le Québec, en situation minoritaire, n’a-t-il pas roulé des épaules parfois pour faire avancer sa cause devant l’immobilisme d’Ottawa?

Que faire maintenant? Foncer dans le tas, dans les blocus, pour les démanteler? Ce serait la meilleure façon de créer une crise significativement pire que celle d’Oka, et à l’échelle du pays.

L’approche de dialogue prônée par Justin Trudeau est justifiée. Elle vient tard, très tard, parce que le gouvernement fédéral, le premier ministre en tête, a trop longtemps surfé sur les excuses présentées et des travaux de commissions depuis 2015, négligeant les actions réparatrices qui doivent les accompagner.

Le canal de communications a été interrompu. Il y a fort à parier qu’il faudra encore quelques heures ou quelques jours avant de rebrancher tout ça.