«C’est le temps où jamais pour la Ville d’adopter des politiques concrètes pour mieux protéger ses citoyens et citoyennes locataires», écrivent les auteurs de cette lettre d'opinion.

Arrivée du tramway et développement immobilier

POINT DE VUE / Alors que le taux d’inoccupation des logements locatifs à Québec a diminué de façon importante dans la dernière année, et qu’il est passé sous le seuil dit d’équilibre de 3 % dans les quartiers centraux de la Haute-ville et de la Basse-ville, c’est le temps où jamais pour la Ville d’adopter des politiques concrètes pour mieux protéger ses citoyens et citoyennes locataires, qui représentent près de la moitié de la population (46,6 %).

Non seulement ceux et celles-ci sont affectés par Airbnb qui gruge le parc de logements locatifs encore abordable et la cherté des loyers, mais les développements actuels et à venir menacent de chasser les plus vulnérables de leurs milieux de vie.

Résultat des années de pénurie dans la décennie 2000, Québec est aujourd’hui la région métropolitaine où le loyer moyen est le plus cher au Québec, suivie de près par Montréal et Gatineau. Même si la situation économique, favorable pour plusieurs, a contribué à faire diminuer le nombre de ménages locataires en difficulté, plus du tiers des locataires de la ville consacrent aujourd’hui plus de la norme de 30 % de leur revenu pour se loger. 14 895 sont dans la situation difficile où ils et elles doivent y consacrer 50 %, voire 80 % pour 6705 d’entre eux et elles, ce qui se fait évidemment au détriment d’autres besoins essentiels comme la nourriture, le transport, les médicaments, l’hydroélectricité.

Alors que les logements qui correspondent à leur capacité de payer sont déjà rares, les locataires de certains quartiers, notamment le Vieux-Québec, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Sauveur et, dans une moindre mesure, Saint-Roch et Limoilou, font actuellement face aux conséquences désastreuses de la croissance rapide de l’hébergement touristique en ligne de type Airbnb. Quelques projets de logements sociaux voient le jour, mais leur nombre est carrément insuffisant, ce qui laisse des centaines de locataires sans alternatives à un marché privé trop cher.

Pour que la ville soit réellement inclusive

Si on veut éviter que les développements en cours ne soient des vecteurs de spéculation, notamment le tramway projeté qui accélérera la gentrification des quartiers qu’il traversera, il faut dès maintenant prévoir des mesures fortes pour protéger les locataires à faibles et modestes revenus.

Il faut également cesser de penser que la densification préconisée actuellement contribue au développement durable, car un développement urbain qui entraîne l’appauvrissement ou l’exclusion des personnes moins nanties n’est pas durable. Or, en l’absence d’un règlement obligatoire d’inclusion de logements sociaux, c’est exactement ce que font les projets actuels, comme le Phare et les tours de condos construites dans les dernières années à Sainte-Foy.

Depuis plusieurs années, nous demandons à la Ville d’adopter des mesures structurantes pour assurer une ville qui soit inclusive et abordable. Certaines de celles-ci ont maintenant été mises en branle ou sont sur le point de l’être par Montréal : création d’une réserve de terrains dédiés au logement social, règlement obligatoire d’inclusion pour les projets privés de développement. Ces deux mesures permettraient d’assurer la réalisation de logements coopératifs et sans but lucratif répondant à une diversité de besoin et de freiner la gentrification en assurant aux locataires à modeste revenu la possibilité de demeurer dans leurs quartiers.

La rareté des terrains situés à proximité de services est une préoccupation récurrente pour les groupes qui tentent de développer des projets de logements sociaux. C’est pourquoi il est indispensable que la Ville utilise les terrains qui nous appartiennent collectivement et qui sont destinés au développement résidentiel, exclusivement à des fins de développement de logement social plutôt que les vendre à des promoteurs privés. De tels sites se faisant rares, la Ville doit également acheter des terrains et des bâtiments, comme le fait actuellement Montréal, avant que leur coût ne grimpe en flèche et les rendent inabordables pour les projets de logements sociaux. Ces derniers pourraient être mis en réserve pour un développement ultérieur de logements sociaux, au fur et à mesure que les investissements des gouvernements supérieurs le permettront. Cela est absolument nécessaire pour contrer la spéculation entraînée notamment par l’arrivée du projet de tramway.

Pour sa part, l’inclusion de logements sociaux dans les nouveaux développements privés ne peut se réaliser si on compte uniquement sur la bonne volonté des promoteurs immobiliers. L’explosion de la valeur foncière et la frénésie immobilière rendent très difficile la construction de logements sociaux. Pour faire bref, les rares terrains disponibles coûtent trop cher et il se trouve presque toujours un promoteur privé pour offrir plus. La Ville doit se doter d’une politique claire en ce qui concerne le développement immobilier sur son territoire : tous les projets privés devraient inclure obligatoirement un pourcentage significatif de logements sociaux ou, à défaut, contribuer à un fonds dédié au développement de tels logements aux alentours.

D’autres avenues doivent être adoptées par la Ville pour permettre le respect du droit au logement à Québec. Par exemple, nous pourrions nous inspirer du projet-pilote d’achat de logements locatifs pour les transformer en logements sociaux instauré à Montréal. Nous pourrions aussi mieux protéger le parc de logements locatifs en interdisant la transformation de logements locatifs en copropriétés, divises ou indivises, et en donnant plus de dents à la réglementation en matière de salubrité pour obliger les propriétaires à maintenir leurs logements en bon état. Un tel règlement pourrait aussi permettre à la Ville de saisir des immeubles mal entretenus ou laissés à l’abandon par leurs propriétaires négligents et récidivistes. Ces immeubles devraient pouvoir être transformés par la suite en coopératives ou en organismes à but non-lucratif (OBNL) d’habitation.

Bref, ce ne sont pas les mesures concrètes qui manquent pour améliorer les conditions de logement des locataires de Québec qui n’ont pas les moyens d’accéder à la propriété. Si on veut éviter que l’innovation chère à l’administration Labeaume n’entraîne l’isolement et l’affaiblissement du tissu social de plusieurs quartiers, il faut nous assurer de tenir compte des conséquences négatives des développements sur la population et d’avoir en main les politiques nécessaires pour les contrer.

Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU 

Marie-Ève Duchesne, Comité populaire Saint-Jean-Baptiste,

Dominique Sacy, Comité des citoyennes et citoyens du quartier Saint-Sauveur

Cheryl Ann Dagenais, Comité logement d’aide aux locataires du secteur Ouest