ALENA: la gestion de l'offre, plus pertinente que jamais

Le 14 août dernier, à la veille d'une première ronde visant à renégocier, à la demande des Américains, l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), la ministre des Affaires étrangères, Mme Chrystia Freeland, présentait les objectifs du Canada en ces termes : «Le Canada confirmera et préservera les éléments de l'ALENA que les Canadiens jugent essentiels dans l'intérêt national, y compris [...] l'exception visant à préserver la culture canadienne et le système de gestion de l'offre du Canada.»
Nous considérons que la position du gouvernement à l'égard de la gestion de l'offre est pleinement justifiée et, alors que s'amorce à Ottawa la troisième ronde de négociations, nous souhaitons en clarifier les raisons.
Une balance commerciale déjà à l'avantage des États-Unis
Depuis la mise en oeuvre de l'ALENA en 1994, les échanges agricoles entre le Canada et les États-Unis se sont beaucoup accrus, au grand avantage de nos voisins. Les États-Unis ont, en 2016, profité d'un excédent commercial agricole de 2,2 milliards $ avec le Canada. Et contrairement aux idées reçues, la balance commerciale des produits sous gestion de l'offre - lait, oeufs, volaille - est largement à l'avantage des États-Unis. Ainsi, entre 1993 et 2016, la valeur des produits laitiers américains vendus au Canada est passée de 50 millions $ à 557 millions $. L'an passé seulement, les trois quarts des importations canadiennes de produits laitiers provenaient des États-Unis. Notre déficit commercial pour ce secteur a atteint 445 millions $.
En 2015, 16 % de notre consommation totale de viande de poulet provenait de l'étranger - le niveau d'accès prévu dans nos accords n'est pourtant que de 7,5 % - et la quasi-totalité de ces importations (14 % de la consommation canadienne) est venue des États-Unis. Le scénario se répète et s'accentue dans le secteur des oeufs. Les importations d'oeufs d'incubation américains représentent aujourd'hui près du quart (21,1 %) de la production canadienne. Sans compter qu'à peu près 30 % des exportations américaines d'oeufs de consommation prennent systématiquement la route du Canada. 
Le marché américain, moins accessible que le marché canadien
En contrepartie, le marché américain est loin d'être accessible. Le Canada importe 10 % de ses produits laitiers; les États-Unis, 3,5 %. Qui plus est, les Américains limitent l'importation de produits laitiers en imposant 24 contingents tarifaires - le Canada en a 12 - et les accompagnent de règles administratives complexes qui bloquent systématiquement l'accès de nos produits à leur marché. 
D'un côté, avec la gestion de l'offre, les producteurs canadiens de lait, d'oeufs et de volaille tirent un juste prix, directement de leur marché, sans que l'État ait à soutenir leurs revenus par des subventions directes. De l'autre, la politique agricole américaine (le fameux Farm Bill) distribue 100 milliards $US par année à son secteur. Et c'est sans parler des coûts de main-d'oeuvre : l'étude réalisée en 2015 à la demande de la National Milk Producers Federation a révélé que, sans la main-d'oeuvre immigrante, qui est souvent sans papier et vivant dans la plus grande précarité, le prix de détail du lait américain augmenterait de 90 %. 
Avec la gestion de l'offre, les producteurs canadiens de lait, d'oeufs et de volaille gèrent collectivement leurs productions : la discipline et la rigueur sont leurs mots d'ordre pour satisfaire le marché intérieur et les attentes des consommateurs. Ils évitent ainsi la surproduction et le dumping sur le marché mondial, contrairement à l'approche américaine. Ils évitent également les fluctuations et l'insuffisance chronique des prix d'un marché mondial indiscipliné, où règne la spéculation. Dans le contexte mondial d'aujourd'hui et de demain, la gestion de l'offre est tout aussi légitime que les subventions de la Politique agricole européenne ou du Farm Bill américain pour assurer la sécurité alimentaire des Canadiens, tout en offrant une meilleure rentabilité au secteur agricole.  
En outre, par sa nature même, la gestion de l'offre répond à cet appétit grandissant des consommateurs québécois et canadiens pour les produits d'ici. Elle favorise la consommation de produits laitiers et avicoles faits au pays, par des producteurs et des transformateurs d'ici, tout en assurant des emplois, des retombées économiques structurantes et des effets positifs pour l'environnement dans toutes nos régions. 
Un secteur dynamique et structurant
Avec 114 000 emplois, une contribution au PIB de 8,8 milliards $ et des recettes fiscales de 2,1 milliards $, les productions québécoises de lait, d'oeufs et de volaille représentent un secteur économique majeur pour le Québec, le Canada et leurs régions. Dynamiques, innovatrices, disciplinées, elles attirent les jeunes entrepreneurs agricoles parce qu'elles leur permettent de développer des entreprises rentables dans un environnement stable, en tirant un revenu équitable de leur travail, sans subvention, directement du marché. Autant de raisons pour lesquelles 40 % de nos jeunes agriculteurs choisissent de s'établir en production laitière ou avicole. 
Compte tenu de ces considérations, nous soutenons le gouvernement canadien dans ses efforts pour garder intacte la gestion de l'offre à l'issue de la renégociation de l'ALENA, car c'est l'approche qui répond le mieux aux attentes des consommateurs et de l'ensemble de l'industrie.
Marcel Groleau, président général de l'Union des producteurs agricoles et porte-parole de la Coalition G05, pour un modèle agricole équitable, la gestion de l'offre
Ghislain Gervais, président de la Coop fédérée
René Moreau, président d'Agropur coopérative
René Proulx, FCPA, FCA, président-directeur général d'Exceldor
Stéphane Forget, président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ)
Bruno Letendre, président des Producteurs de lait du Québec
Pierre-Luc Leblanc, président des Éleveurs de volailles du Québec
Paulin Bouchard, président de la Fédération des producteurs d'oeufs du Québec
Gyslain Loyer, président des Producteurs d'oeufs d'incubation du Québec