Agression sexuelle : rectifions les faits

En réaction au texte «Dénonciation des abus sexuels: attention aux abus!» du psychologue et sexologue Yves Dalpé
La problématique des agressions sexuelles commises envers les enfants n'est plus aussi taboue qu'autrefois, ce qui n'empêche pas que de nombreux mythes et préjugés perpétuent les croyances biaisées dans notre société. Le texte du psychologue et sexologue Yves Dalpé en est un bel exemple. En tant que chercheurs spécialisés sur la question des agressions sexuelles commises sur les enfants et, pour la plupart, membres de l'Ordre des psychologues du Québec ou d'un autre ordre professionnel, nous voulons rectifier les faits émis parce que les propos tenus par monsieur Dalpé sont inexacts et pourraient exacerber la stigmatisation souvent vécue par les victimes.
Depuis les 40 dernières années, des efforts soutenus en recherche, en clinique et dans les milieux communautaires, ont permis de faire évoluer les attitudes sociales afin de contrer l'idée que l'agression sexuelle relève du privé (ce qui se passe dans la chambre à coucher reste dans la chambre à coucher). Or, les propos de monsieur Dalpé nous ramènent à une époque passée, avant la révision du Code criminel au début des années 80, où l'agression sexuelle était considérée comme une affaire de moeurs et non un crime. Ce dernier soutient que seules certaines situations se prêtent à la dénonciation, «en particulier, quand d'autres enfants peuvent être en danger». Nous considérons important de rappeler qu'au contraire, un crime se doit toujours d'être rapporté aux autorités et qu'il n'y a aucune nuance possible à cet égard. Ce sont les autorités qui sont responsables d'évaluer la teneur des allégations et de déterminer si des accusations criminelles doivent être portées.
N'en déplaise à monsieur Dalpé, avoir «effleuré le sein d'une nièce» est une agression sexuelle et non «un écart de conduite». Avec des propos tels que «c'est comme si on ne faisait pas la différence entre un écart qui ne s'est jamais reproduit et des comportements clairement abusifs», il banalise le geste et l'impact des agressions de nature sexuelle. Même si cette agression s'est produite une fois ou implique des attouchements, il s'agit d'un crime et les résultats de nombreuses recherches indiquent que ce type d'abus peut avoir des conséquences néfastes, et ce, jusqu'à l'âge adulte. Même si, tel que le souligne monsieur Dalpé, certaines «victimes ne présentaient pas d'effets délétères», il ne faut pas oublier que la majorité d'entre elles présentera des séquelles, que les difficultés peuvent se manifester plus tard au cours de la vie de l'enfant (par exemple lors de la puberté ou d'une première relation de couple) et que l'agression sexuelle n'est pas moins un crime parce que certains enfants ne développent pas de difficultés à la suite de l'abus. L'agression sexuelle, tout comme les autres crimes, est jugée d'abord et avant tout selon la nature des gestes posés plutôt que sur les conséquences engendrées. Prenons un autre exemple pour illustrer notre propos. Si une voiture était volée et que, par ailleurs, le propriétaire de cette voiture n'était pas excessivement ébranlé par cette situation parce qu'il a des ressources pour y faire face (par exemple des assurances, une alternative pour se déplacer), est-ce que cela impliquerait que le voleur est moins fautif de ce crime, qu'il vaudrait mieux taire cet incident et ne pas impliquer les autorités? La comparaison est simpliste, mais elle démontre l'absurdité d'un tel raisonnement. Lorsque les enfants victimes d'agression sexuelle ne présentent pas de séquelles, il ne s'agit pas moins d'un crime; ce sont plutôt leurs ressources personnelles, familiales et sociales qui leur permettent de faire face à cet événement de façon moins traumatique.
Par ailleurs, monsieur Dalpé minimise l'impact positif du dévoilement en affirmant: «Je ne crois pas à l'idée qu'il faille nécessairement dénoncer publiquement des agresseurs, plusieurs années après les actes reprochés, pour se sentir bien dans sa peau. Cela peut engendrer l'effet contraire et entretenir inutilement du ressentiment néfaste chez la personne abusée». Au contraire, la recherche démontre que c'est le fait de ne pas parler de l'abus qui peut entraîner plus de séquelles à l'âge adulte. Et malheureusement, ce non-dévoilement est encore beaucoup trop fréquent. Dans un sondage récent auprès de plus de 800 adultes québécois, une victime sur deux n'avait dévoilé les abus que cinq ans ou plus après qu'ils se soient produits et, pour une victime sur cinq, ce sondage constituait la toute première fois où leur agression était révélée.
Par ses propos, monsieur Dalpé insiste sur l'impact négatif de la dénonciation pour les agresseurs sexuels. Nous pouvons en effet y lire: «Nous assistons parfois à ce genre de scénario où on réagit de façon irrespectueuse, je trouve, en accablant des hommes foncièrement bons et en détruisant des familles en un tour de main». Or, les victimes sont très conscientes que dénoncer l'abus créera une tourmente importante dans leur famille et leur communauté, ce qui explique pourquoi elles gardent souvent le silence. En perpétuant un discours blâmant envers celles-ci qui devraient «contenir leur colère et trouver des façons d'aborder ce sujet extrêmement délicat dans un esprit positif», monsieur Dalpé démontre malheureusement que les efforts déployés depuis les dernières décennies pour faire reconnaître que la victime n'est jamais responsable de l'agression sexuelle qu'elle a subie n'ont pas encore pleinement porté leurs fruits. En fait, l'agresseur est le seul responsable des gestes commis, de même que la seule personne à blâmer pour les répercussions qui s'ensuivent pour la victime, lui-même et ses proches.
Rappelons qu'au Québec et ailleurs dans le monde, environ 10% des hommes et 20-25% des femmes sont victimes d'agression sexuelle avant l'âge de 18 ans et que les données québécoises ne démontrent pas de diminution quant au nombre de victimes dans notre société. Nous déplorons que monsieur Dalpé n'ait pas tenu compte de l'ensemble de ces informations pour écrire son article.
Les faits contenus dans cet article proviennent de recherches menées par des chercheurs membres ou associés au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et l'agression sexuelle (CRIPCAS) et publiées dans les revues scientifiques les plus reconnues dans le domaine.
Jacinthe Dion, PhD, professeure agrégée, Département des sciences de la santé, Université du Québec à Chicoutimi
Delphine Collin-Vézina, PhD, professeure agrégée, École de service social, Université McGill
Mireille Cyr, PhD, professeure titulaire, Département de psychologie, Université de Montréal
Isabelle Daigneault, PhD, professeure agrégée, Département de psychologie, Université de Montréal
Natacha Godbout, PhD, professeure adjointe, Département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Martine Hébert, PhD, professeure titulaire, Département de sexologie, Université du Québec à Montréal
Pierre McDuff, MSc, professionnel de recherche, Département de psychologie, Université de Montréal
Geneviève Paquette, PhD, professeure adjointe, Département de psychoéducation, Université de Sherbrooke
Kathy Perreault, M.Ps., psychologue, étudiante au doctorat, Université du Québec à Chicoutimi
Réaction du psychologue Yves Dalpé
Il faudrait relire mon article et le comprendre pour ce qu'il est et non pas en tirer des interprétations abusives. Je n'ai jamais nié l'importance des agressions sexuelles ni leurs conséquences sur celles et ceux qui les subissent. J'ai même écrit sur le sujet pour déplorer l'ampleur du phénomène. Mais je comprends que ceux qui sont dédiés à la cause des victimes d'agressions sexuelles peuvent trouver dans mes propos une occasion de réitérer leurs convictions qu'il faut soutenir et comprendre les victimes. Mais comme je l'écris très clairement au début de mon texte : « Les abus sexuels d'enfants horrifient tout le monde, à juste titre. Heureusement, des mesures légales strictes protègent maintenant les enfants. Cependant, certaines situations donnent lieu à des réactions injustifiées et disproportionnées. » Voilà la teneur exacte de la mise en garde que j'ai exprimée dans mon texte.