Lara (à gauche), avec Kholoud (interprète) et Romy Boutin St-Pierre, pendant le tournage, dans le camp de réfugiés de Borj Barajneh.

Abdul, Lara, Fayza: fragments d’une jeunesse réfugiée

J’ai 21 ans, je suis de Québec et je m’intéresse à la condition des jeunes réfugiés à travers des régions de la francophonie. Je suis présentement au Liban pour faire un épisode de la série documentaire «Ailleurs, chez moi» pour parler de leur histoire, leurs défis, leurs espoirs.

Le Liban est le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés au monde proportionnellement à sa taille et à sa population. Au début de la guerre syrienne, la majorité de la population libanaise était sympathisante face à ces nouveaux arrivants fuyant la violence des conflits. C’est une tout autre réalité que se dessine actuellement. 

Selon des données de 2017, 40 081 réfugiés syriens sont arrivés au Canada depuis le début des conflits entre le régime de Bachar Al Assad et les groupes rebelles armés, soit environ 0,001 % de la population canadienne. Au Liban, 997 905 réfugiés syriens sont arrivés durant cette même période, en plus de centaines de milliers d’autres non enregistrés. Cela représente plus de 20 % de la population libanaise. 

À cela s’ajoutent les autres groupes de réfugiés, dont les 174 422 Palestiniens (donnée du gouvernement du Liban, décembre 2017) qui ont commencé à s’installer il y a de cela 70 ans. Quel défi! 

La crainte est palpable que ces groupes réfugiés envahissent le territoire libanais de façon permanente, qu’ils s’accaparent des ressources financières nationales, qu’ils prennent le travail de la jeunesse en acceptant des salaires de misère, qu’ils amènent des armes et de la violence dans le quotidien, qu’ils reproduisent les ghettos des camps palestiniens... C’est une vision qui se diffuse rapidement et qui s’ajoute au presto des tensions accumulées dans cette région. 

Pourquoi ces tensions? D’abord, pour des raisons historiques : une colère persiste face au protectorat (contrôle et protection) syrien sur le territoire libanais qui perdura jusqu’en 2005. Puis, pour des raisons confessionnelles : les réfugiés provoquent un déséquilibre entre les ratios chrétiens/musulmans, impactant sur la vie politique du pays. Enfin, pour des raisons dites économiques: par exemple, le financement de projets va majoritairement à ces gens venus d’ailleurs tandis que les défavorisés locaux reçoivent moins de fonds par habitant. 

Le rêve d’Abdul

J’ai eu la chance de rencontrer Abdul, un jeune Syrien de 13 ans habitant le Liban depuis cinq ans. Son rêve : devenir millionnaire, me dit-il. Pourtant, sa réalité est toute autre. Il passe ses journées dans une tente en plastique revêtant les écriteaux du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, située sur le bord d’une route passante. Sa famille reçoit 27 $US par mois en aide humanitaire pour le nourrir, l’habiller et lui offrir un toit en vue des froids hivers de la vallée de la Bekaa. Puisque le Liban n’est pas signataire de la Convention de Genève de 1951, Abdul reste sans-papiers et donc officiellement illégal sur le territoire libanais. Cela limite non seulement ses déplacements dans le pays par crainte de se faire arrêter, mais aussi ses opportunités de travailler, de voyager, de faire respecter ses droits au tribunal et plus encore. 

Mais Abdul reste optimiste: il est encore avec tous les membres de sa famille — excepté son frère —, le cadeau le plus précieux à ses yeux, en plus de ses amis qui lui apportent sa joie quotidienne. Ceux-ci souhaitent retourner en Syrie, mais la peur d’être persécutés, de ne pas subvenir à leurs besoins primaires et que les fils soient placés au premier rang des troupes militaires les amène à se sédentariser le long des routes libanaises. 

Lara...

Puis, il y a Lara, une jeune Palestinienne de 18 ans qui est née dans le camp de réfugiés de Borj Barajneh à Beyrouth. Apatride depuis toujours, elle fait partie de la troisième génération de Palestiniens à vivre dans ce ghetto, sans réel contact avec la population libanaise. À travers les pyramides de déchets, les centaines de fils électriques entremêlés qui électrocutent près d’un jeune chaque mois, les vieux bâtiments ayant traversé deux guerres et les enfants qui jouent aux fusils en plastique, Lara et son doux sourire m’apparaissent venus d’ailleurs. Étrange. 

Il faut savoir que Lara chante et apprend le piano, une rareté dans son milieu. Chanter pour porter un message: sa douleur de n’avoir jamais vu son pays. C’est sa façon d’accepter chaque jour sa condition d’indignée et d’oubliée, raconte-t-elle. Tandis qu’elle utilise l’art pour s’exprimer, les échappatoires de la jeunesse palestinienne au Liban sont généralement restreintes : la drogue, l’émigration et la radicalisation — physique et politique —, conclue Marie Kortam, chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient. 

...et mon amie Fayza

Je pense à mon amie Fayza, une jeune Syrienne de 19 ans arrivée à Québec depuis deux ans. Les défis n’ont pas été faciles pour elle non plus. En plus d’avoir perdu une partie de sa famille en chemin, elle est atteinte d’une maladie incurable qui déforme une partie de son visage. Toutefois, Fayza a eu cette chance d’avoir été sélectionnée pour habiter dans le pays rêvé par tous. 

Fayza a eu droit à un soutien financier raisonnable du gouvernement, à une carte de résidence permanente qui lui donne des droits et à plusieurs activités (cours de francisation, chorale, jumelage interculturel, etc.) qui l’amènent à rencontrer les jeunes de Québec. Elle recommence actuellement ses études secondaires, interrompues par les bombes ayant détruit l’école dans son ancien village il y a quatre ans, avec la ferme intention de devenir infirmière. Pourquoi infirmière, lui demandais-je? «Pour aider les autres à mon tour.» 

J’effleure les défis que rencontrent ces trois jeunes. À travers les guerres et les conflits, c’est bien souvent la jeunesse qui en ressort la plus affectée. Sans stimulation pour focaliser l’énergie et sans avenir pour laisser monter les rêves, les enjeux sociaux se multiplient. En contrepartie, par la rencontre avec l’autre, et en étant accompagnés pour mieux s’intégrer, je réalise que ces jeunes pourraient redonner au centuple à leur communauté. 

Abdul, Lara et Fayza, je ne vous souhaite que le meilleur. Ne perdez pas vos yeux brillants de rêves et votre force qui inspirent quotidiennement les jeunes qui vous entourent. Je souhaite que vos témoignages à la caméra puissent en rejoindre encore plusieurs autres. 

Romy Boutin St-Pierre, Québec

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