Le fjord du Saguenay près de Ste-Rose du Nord

À qui appartient le Fjord du Saguenay?

POINT DE VUE / Dans un texte paru le 7 juillet dans les pages du Soleil, Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, un lecteur de Cap-Santé s’insurgeait contre le fait que la Sépaq chargeait un droit d’entrée différent aux visiteurs de la Chute-Montmorency selon leur provenance, les résidents à proximité bénéficiant d’un tarif réduit.

Il invoquait à juste titre que cette politique n’avait pas sa raison d’être étant donné que la chute Montmorency appartient à tous les Québécois.

Il serait tout aussi absurde de moduler les frais d’entrée pour l’ensemble des parcs de la province selon le lieu de résidence des visiteurs. Ces espaces à vocation récréotouristiques font partie de notre patrimoine collectif; ils n’appartiennent pas en propre à une région en particulier. Aucune municipalité ne devrait être autorisée à les gérer selon ses seuls intérêts sous prétexte qu’ils se trouvent sur son territoire.

Suivant ce principe, je veux alerter les lecteurs du Soleil sur ce qui est en train de se passer au Saguenay avec le Fjord, un joyau naturel dont ils partagent la propriété avec l’ensemble des citoyens de la «belle province».

Les promoteurs des grands projets Métaux BackRock, Arianne Phosphate et Énergie Saguenay de GNL Québec sont en voie de s’implanter chez nous. Ils ont réussi à se gagner l’appui de la quasi totalité des élus municipaux et des gens d’affaires en capitalisant sur la création de centaines d’emploi lucratifs et leurs retombées économiques. La majeure partie de la population a naturellement mordu à l’hameçon, même si elle n’est pas particulièrement à plaindre. Qui ne rêve pas de pouvoir se louer un plus bel appartement ou s’acheter une plus grande maison, de se payer une troisième voiture pour l’ado qui réclame plus d’autonomie, de manger plus souvent au resto et de voyager?

Le gouvernement caquiste de François Legault a invoqué cet appui local pour soutenir à son tour les projets en question. Le plus important consiste en une usine de liquéfaction de gaz naturel obtenu par fracturation en provenance des puits de l’Ouest canadien, assortie d’un gazoduc plus de 750 kilomètres traversant le Québec depuis l’Abitibi jusqu’à La Baie. Alors qu’il y a quelques mois notre premier ministre vilipendait ce type d’énergie fossile, la voilà réhabilitée du seul fait qu’elle créerait de la richesse chez nous!

Pourtant, de plus en plus de voix s’élèvent du côté des scientifiques pour dénoncer l’énorme prix que l’humanité aura à payer sur le plan environnemental si elle persiste dans ce type de développement. Non seulement ces projets, basés essentiellement sur l’exploitation de ressources naturelles non renouvelables et destinées à l’exportation, causeront-ils un accroissement de GES tant au Canada qu’à l’étranger, mais l’augmentation du trafic maritime lourd qui en résultera dans le fjord fragilisera certaines espèces des mammifères marins déjà sur leur déclin, tel le béluga.

Les inconvénients ne s’arrêtent pas là. Le troisième terminal maritime (port en eau profonde) qu’Arianne Phosphate réclame pour l’expédition de son minerai défigurerait une partie du Fjord près de Ste-Rose du Nord, à moins de deux kilomètres de la limite du Parc marin du Saguenay-St-Laurent. La construction taillée dans le roc aurait une hauteur de 65 mètres par 285, soit l’équivalent d’un immeuble de vingt étages et la largeur de deux terrains et demi de football. Rien pour réjouir les centaines de résidents riverains qui l’auront dans leur champ de vision, tout comme les passagers des navettes touristiques, les amateurs d’activités nautiques et de randonnées pédestres. C’est ainsi que les dizaines de milliers de personnes qui fréquentent annuellement le sentier Eucher à La Baie ne manqueront pas d’apercevoir l’énorme structure du sommet de la montagne, au lieu de continuer à profiter d’un panorama vierge de toute intervention humaine.

Et comme Arianne Phosphate passerait pour un bienfaiteur à cause de la création d’une centaine d’emplois dits permanents pour une durée limitée à 25 ans, elle pourrait trouver le moyen de faire acquitter la facture de ce troisième port par l’ensemble des contribuables...

Bien sûr, la résistance citoyenne s’est organisée au Saguenay contre ce marché de dupes. Des groupes d’opposition se sont formés, tels le Collectif de la Batture et la Coalition Fjord. Ils s’activent sur le terrain comme sur Internet et les médias sociaux. Des pétitions circulent. Mais ces militants bénévoles combattent à armes inégales face à des promoteurs qui disposent de capitaux considérables, en provenance des États-Unis et de l’Asie.

Alors, chers concitoyens de la grande région de la capitale, si avez à cœur de protéger l’intégrité de votre fjord, chaque petit geste de votre part peut contribuer à rétablir l’équilibre des forces. Ne vous gênez pas pour poser des questions à votre député, autant provincial que municipal. Les trois partis d’opposition à l’Assemblée nationale sont sympathiques à cette cause, surtout Québec solidaire et le Parti Québécois.

Il est peut-être encore temps de «renverser la vapeur». Une expression d’un autre âge qui prend ici tout son sens étant donné le caractère éminemment rétrograde du modèle de croissance en question.