L'auteur souhaiterait qu'une partie de l'argent consacrée à l'aide médicale à mourir puisse être investie dans l'aide médicale à vivre. 

À quand l'aide médicale à vivre?

Bien que je respecte mes confrères qui offrent l'aide médicale à mourir, tout comme les patients la réclamant, jamais je ne pourrais être celui qui l'administre. Il en va de ma conscience et du cheminement personnel parcouru.
Dans le débat médiatique actuel très polarisé en faveur de l'aide médicale à mourir, ma conviction est que peu importe les balises mises en place par la loi, celles-ci ne pourront jamais se vanter d'être fixes. En Belgique, pays d'avant-garde en la matière, le nombre de décès annuels assistés est passé de 235 en 2002 pour atteindre 1432 en 2012. Là-bas, on est même à se questionner quant à la pertinence d'étendre l'aide médicale à mourir aux enfants de moins de 18 ans. Aux Pays-Bas, l'euthanasie est déjà légale dans des circonstances très spécifiques pour les enfants, dès l'âge de 12 ans. Au Québec, après la démence sévère qui fait la manchette, quelle pathologie occupera le pavé et tentera de gagner la faveur populaire? 
On prône à grands cris le libre choix et on revendique le pouvoir de décision de tout ce qui touche notre vie. Nous aimons être en contrôle et l'aide médicale à mourir en est une preuve éloquente. Qu'elle est angoissante et insécurisante cette perte de contrôle! Toutefois, avec l'équipe m'entourant, j'ai souvent été le témoin privilégié de cheminements personnels impressionnants et édifiants au fil de mon accompagnement auprès des mourants. Voilà pourquoi, je souhaiterais qu'une partie de l'argent consacrée à l'aide médicale à mourir puisse être investie dans l'aide médicale à vivre. Car ce n'est malheureusement qu'une infime partie de la population qui, le temps venu, aura accès à des soins palliatifs de qualité. 
Actuellement pour l'aide médicale à mourir, on doit se reposer sur le jugement de deux médecins qui doivent déterminer si la route restant à parcourir est inhumaine ou inacceptable face au soulagement qui pourrait être apporté par la médecine. Or, le métier pour lequel j'ai opté relève de la science, mais sûrement pas des mathématiques. Souvent à mon grand étonnement, j'ai dû me résoudre à accepter l'idée folle que 1+1=3. Combien de fois ai-je été le témoin de derniers moments empreints d'une sérénité qu'au départ, je n'aurais pas crue possible?
J'ai personnellement accompagné une de mes filles dans ses derniers moments. Elle fut atteinte d'une tumeur dès l'âge de 2 ans. Après 8 années de traitements de chimiothérapie et de radiothérapie, nous avons dû nous résoudre à un traitement de support à visée palliative. Je me souviens encore avec émotion, de la demande qu'elle exprimait à ses parents médecins dans les derniers mois de sa vie. Avec toute la douceur qu'on lui connaissait, elle nous demandait de mettre un terme à ses souffrances et de hâter sa mort attendue. 
L'année qui s'est écoulée à la suite de sa demande fut teintée de détresse et de peur face à l'inconnu. Nous avons vécu des montagnes russes avec des moments en couleur, magiques, riches de sens tant pour elle que pour nous, mais également des périodes en noir et blanc avec découragements et pleurs. En de multiples occasions, Isabelle nous a exprimé de l'ambivalence face à son désir de mort. Ce ne fut pas égoïste que d'avoir le privilège, ses soeurs et nous, de pouvoir lui dire au revoir et de petit à petit, chacun faire nos deuils. La vie, c'est un magnifique roman et la mort en constitue le dernier chapitre. Or, le dernier chapitre de la vie de ma fille fut bouleversant et émouvant, mais d'aucune façon, je n'aurais souhaité ne pas le lire. 
Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de mort sans une part de souffrance. Comment réagirons-nous face à la souffrance qui ne manquera pas de s'inviter à nos dernières heures? La question a le mérite de se poser à tous.
Cette réflexion est dérangeante, mais nécessaire quant à la mort, la vie et le prix que celle-ci a pour chacun de nous. Il n'y a qu'une seule certitude, c'est qu'un jour, nous allons tous mourir. Mais cela veut aussi dire que d'ici là, tous les autres jours, nous allons vivre! Alors ces pages qu'il nous reste à écrire avant le dernier chapitre, ce bout de vie qu'il nous reste à vivre, mordons dedans à pleines dents! 
Dr Yves Johnson, omnipraticien