Dans un décor beaucoup plus coloré qu'il y a une semaine, les chefs, assis, formaient un cercle avec l'animateur, de façon à pouvoir s'affronter en duels et en débats à quatre.

À la défense de la rhétorique en démocratie

La sophistique (l'art de faire des raisonnements illogiques) est apparue au Ve siècle avant J.-C., et ce, faut-il le mentionner, en même temps que la rhétorique. Mais il ne faut pas confondre les deux. La sophistique, c'est un discours faux, d'un point de vue logique. Par exemple, dire qu'un plus un égal trois, c'est faux. Je simplifie, mais grosso modo, la sophistique, c'est l'art de développer des arguments contraire à la logique. La rhétorique est née d'une nécessité juridique, la sophistique, d'une malhonnêteté intellectuelle.
La rhétorique, ce n'est pas la sophistique et inversement. Pour bien saisir ce qu'est la rhétorique telle qu'elle été conceptualisée lors de sa naissance en tant que discipline, à l'époque des premiers sophistes et philosophes, il faut retourner à la définition qu'en a faite Aristote, le premier à avoir étudié la question avec le recul nécessaire et de manière systématique. Pour lui, il y a quatre types de discours possibles, cette quadripartition du discours découle d'un raisonnement logique : il existe le discours vrai, faux, vraisemblable et imaginaire ou poétique. Autrement dit, nous pouvons discourir sur ce qui est, sur ce qui est mais qui pourrait être autre, sur ce qui n'est pas et sur ce qui n'est pas mais qui pourrait être. Je sais, je sais, c'est un peu compliqué tout ça, moi-même je m'y perds souvent!
Ce qu'il faut retenir de ces distinctions, c'est que la rhétorique, selon Aristote, est un discours sur le vraisemblable, sur ce qui est semblable au vrai, sur ce qui a l'apparence de la vérité mais qui n'est pas la vérité (existe-t-elle d'ailleurs?). Que veux-t-il dire quand il parle de vraisemblance? Il parle de ce qui est mais qui pourrait être autre. Par exemple, les lois du pays dans lequel nous vivons ne sont pas les mêmes que celle d'un autre pays, nous n'avons pas les mêmes valeurs que nos voisins, parfois. Les lois sont ainsi construites en ce moment, mais elles pourraient être autres, pourrions-nous dire. En d'autres mots, tous les discours politiques et juridiques ne sont pas la vérité, mais les expressions de ce qu'un certain nombre d'individus considèrent justes et utiles à un moment précis de l'histoire.
Par exemple, l'erreur judiciaire existe parce que l'erreur est humaine et parce que le système de justice est géré par des femmes et des hommes. De la même manière, les lois changent parce que les politiques ne sont pas immuables et absolues, les législateurs sont aussi des êtres faillibles, qui peuvent se tromper. Autrement dit, la vérité n'existe pas dans les affaires humaines!
En démocratie, nous devons nous entendre, nous devons discuter, échanger et arriver à un consensus pour prendre des décisions communes. La rhétorique, c'est l'art de parler avec d'autres êtres humains de choses d'où la logique formelle, les raisonnements mathématiques et les formules de la physique sont absents. Ceux qui, dans la discussion, décident d'user d'artifices, sont libres de le faire, mais ils ne pourront éviter de débattre les thèses qu'ils proposent à l'assentiment de ceux qui les écoutent. Choisir, dans une argumentation, de faire appelle aux passions ou à la pitié, de trouver des formules creuses ou de capter l'attention de son auditoire à l'aide des artifices du langage, ce n'est pas faire de la rhétorique. En fait, oui, c'est faire de la rhétorique, mais c'est faire un usage d'un certain type rhétorique. Même Platon différenciait la bonne rhétorique de la mauvaise!
En effet, il y a deux types de rhétorique. Et à bien y penser, il y a autant de rhétorique possible qu'il y a de citoyens. Chaque citoyen peut décider de la manière dont il veut faire valoir son idée, sa politique ou ses valeurs. C'est précisément le but de la démocratie, donner le droit à tous les individus, en tant que citoyen, de prendre la parole « publiquement ». La liberté d'expression, c'est justement une liberté; je suis libre de dire ce que je veux. Cette liberté à cependant un prix, et, souvent, des lois qui l'encadrent. Ce prix, c'est celui de voir des citoyens malveillants l'utiliser à mauvais escient. Mais va-t-on empêcher les citoyens de parler parce que certains parlent avec des « formules creusent » et « des slogans lapidaires »? Je vous laisse le soin d'en décider...
Une chose me semble claire, c'est qu'il faut combattre les techniques des mauvais rhéteurs, tout le monde est d'accord. Ce sur quoi tout le monde n'est pas d'accord, c'est de déterminer qui sont les mauvais rhéteurs des bons. Certains défendront l'idée que mon texte est bon (j'espère que je ne serais pas le seul!) et d'autres, que mon texte est mauvais. Les arguments seront de diverses natures, logiques et rhétoriques, sophistiques et poétiques, mais tous les arguments, pensés, lus et entendus résonneront dans mon coeur comme le son d'une démocratie vivante et en bonne santé!