« Si Mike Ward a un peu de discernement, il devrait s’excuser et passer à une autre blague », croit notre éditorialiste.

40 ans à essayer d'en rire

Avec l'affaire Ward c. Gabriel, on entend plein de drôleries sur l'humour et la différence. À l'occasion d'octobre, mois dédié au nanisme depuis trois ans au Québec, j'ai eu l'idée moi aussi de vous raconter de bonnes blagues.
Il y a les aléas de la vie, mais tu fais ton chemin. Tu es cool. Tu fais ton max pour qu'on te prenne au sérieux malgré ton 1 m 22. Pis là, tu entends ton humoriste préféré dire : «Esprit que j'aime ça les nains... C'est tout petit, ça a des p'tites jambes et ça court vite... C'est le fun, un nain, y'a personne qui a de la haine envers les nains...» Ça complique pas mal tes plans.
Tu marches dans la rue en pensant à ton char chez le garagiste. Scrappée, l'auto! Out of the blue, un individu qui te trouve «donc ben mignonne, la petite» te prend dans ses bras et te soulève de terre pour manifester son «débordement d'affection». Ouin, c'est pas ça qui réparera ton démarreur.
Une vieille dame te court après à la sortie d'un dépanneur, son billet de loterie à la main. «Toucher la tête d'un nain, ça va me porter chance.» Ah bon.
Un groupe de gens t'aperçoit dans un centre commercial. Ils te dévisagent, te fixent, te montrent du doigt. L'un d'eux se place derrière toi pour un beau selfie en duo. Cool, te voilà rendu au zoo de Granby sans avoir à payer le billet d'entrée!
Tu fais affaire avec une gentille caissière à la pharmacie. Elle s'adresse à toi comme si tu étais un enfant de quatre ans. Ça te permet d'oublier un instant que tu en as 52 et que tu es chef d'entreprise.
Un employeur te dit d'un air confiant au téléphone que tout est parfait lorsque tu postules pour un emploi. À la minute où il te voit en entrevue, ça ne fonctionne plus, le poste est pourvu. Pas grave, tu ne voulais pas de cette job, anyway.
Tu marches paisiblement dans ton quartier un soir. Ça sent bon le printemps, les tulipes vont sortir... Tu passes devant un bar où des dudes fument leurs clopes. Ils sont pliés de rire : «Check la ti-naine, elle pourrait me faire ça deboutte...» Amis de la poésie, bonsoir.
Une gang de joyeux gaillards t'enferme dans ton casier à la poly pendant l'heure du lunch parce que c'est juste trop drôle que tu sois assez petit pour rentrer dedans. Tu rêves à ta sandwich aux oeufs. Ou ben non, à une pointe de pizza.
Le meilleur ami de ta blonde vient te voir en privé pour te dire que tu es un gars ben smart, mais que ça a pas d'allure que son amie sorte avec un nain. Ça fait trop jaser, tu devrais la laisser pour les «grands».
Et pis ta fille (qui n'est pas de petite taille) ne veut pas aller à l'école un beau matin : le petit tannant de la classe n'arrête pas de lui répéter que son papa à elle est un ti-nain de Blanche-Neige. Et il se trouve ben drôle, le flo.
Imaginez ça sur une journée entière, une semaine, un mois, une année, une vie.
Moi, ça fait 40 ans.
J'ai le sens de l'humour. Je suis pour la liberté d'expression. Je ne veux pas nécessairement sortir les pancartes. Mais ça fait 40 ans que j'essaie d'en rire.
Karine Villeneuve, Montréal
L'auteure est une personne atteinte d'achondroplasie, une maladie osseuse rare causant le nanisme, et est membre de l'Association québécoise des personnes de petite taille.