Réévaluer les possibilités forestières, mais aussi repenser l’aménagement forestier

Au moment où j’écris cette lettre, la bataille contre les feux de forêt est loin d’être gagnée et d’autres évacuations s’organisent pour mettre les populations touchées hors de danger. Je suis de tout cœur avec les personnes qui vivent cette situation très éprouvante et je salue la persévérance de tous ceux qui combattent ces incendies d’une rare intensité.


Dans la dernière décennie, nous avions eu un répit relatif à l’égard des feux de forêt au Québec. Ce que nous vivons actuellement nous rappelle que nous aurons toujours à composer avec cette perturbation naturelle et que les changements climatiques vont accentuer les situations météorologiques exceptionnelles.

Plusieurs questions m’ont été posées depuis le début de ces feux de forêt. La première : Est-ce que les possibilités forestières actuelles (2023-2028) tiennent encore la route compte tenu de l’importance des feux de forêt?

La réponse est probablement que non; du moins, pour certaines unités d’aménagement. Nous aurons à réévaluer les possibilités forestières pour déterminer ce que la forêt aura la capacité d’offrir sur le plan de la production de bois à la suite du passage de ces feux. Il faut savoir que lorsqu’il y a un risque pour la pérennité de la forêt, que ce soit après une perturbation naturelle ou lorsqu’un changement de vocation est apporté à un territoire forestier, il est essentiel de reprendre certaines analyses. Cette démarche nous assure que la récolte ne dépassera pas la capacité de la forêt. Il est cependant trop tôt pour dire quels seront les ajustements à apporter aux possibilités forestières. Pour reprendre cette évaluation, nous aurons besoin d’une cartographie précise des territoires affectés pas les feux. Il faudra savoir quels peuplements ont été affectés, leur maturité, les détails des plans de récupération des bois brûlés et les travaux sylvicoles qui seront entrepris pour remettre en production les secteurs touchés. Cet exercice de réévaluation se réalisera au cours des prochains mois.

On nous demande aussi si nous avions prévu des feux d’une telle importance et si nos calculs de possibilités forestières intègrent les risques liés aux feux de forêt? Les réponses à ces deux questions sont : oui et oui, en partie. Sur la base des informations et des modèles dont nous disposons pour suivre l’évolution de la forêt, nous nous attendions à une recrudescence des feux de forêt. En ce qui concerne leur prise en compte, il faut savoir que le calcul des possibilités forestières intègre les feux passés sous la forme de mise à jour de la forêt. Pour les feux futurs, nous avons effectivement opté pour des réserves de précaution dans des unités d’aménagement de la région Nord-du-Québec qui nous apparaissaient les plus sensibles.

Ce qui amène une autre question : Étant donné que nous savons que le cycle des feux sera plus court, conséquence des changements climatiques, pourquoi ne pas réduire les possibilités forestières immédiatement à l’ensemble des régions et ce, avant que les feux ne surviennent? C’est une mesure possible, mais qui comporte son lot de difficultés et d’enjeux. Comment s’assurer de réduire les possibilités forestières dans les unités d’aménagement où vont se produire les feux? Il faut comprendre que les feux sont imprévisibles. Comment prévoir avec certitude leur fréquence et les endroits précis où ils vont arriver? D’ailleurs, on constate que les feux de cette année ont peu touché, en date d’aujourd’hui, les endroits où nous avions pris des précautions depuis 10 ans. C’est pourquoi l’approche actuelle vise davantage à établir ces précautions là où les feux ont été les plus fréquents dans le passé. La possibilité de réduire a priori les volumes de bois dans nos analyses est-elle écartée? Non. Cependant, il nous apparaît préférable, pour le moment, d’ajuster les possibilités forestières a posteriori où sont survenus les événements.

Un fait demeure, ces feux exceptionnels requièrent collectivement notre attention sur une question fondamentale : Est-ce que nos choix d’aménagement sont appropriés face à la récurrence des feux? Plusieurs considérations actuelles méritent d’être revues afin de les adapter aux défis des changements climatiques. À ce titre, on peut mentionner : la sylviculture d’adaptation, le choix des essences reboisées, le déploiement des coupes forestières et des infrastructures, la gestion des combustibles près des communautés et des lieux stratégiques.

De notre côté, plusieurs travaux sont en cours avec la communauté scientifique pour tester l’effet sur la forêt de plusieurs mesures d’adaptation dans un contexte de changements climatiques. Pensons par exemple à favoriser les essences moins sensibles au feu ou mieux adaptées à se régénérer après les feux. Nous pouvons aussi penser à prévoir dans le déploiement des récoltes et des infrastructures, des patrons moins favorables aux feux.

Nous ne résoudrons pas tous les défis soulevés par les résultats de la modélisation, mais notre intention est de mettre en place et d’offrir des outils d’aide à la décision afin de diminuer les risques associés aux changements climatiques sur nos forêts.

En terminant, nous sommes dans un contexte d’incertitudes et d’événements climatiques qui pourraient encore nous surprendre. La santé et la résilience de notre forêt et de notre biodiversité doivent être au centre de nos préoccupations. Malgré le fait que les valeurs et les points de vue concernés soient souvent opposés, il est souhaitable que toutes les parties intéressées travaillent ensemble pour convenir d’une vision commune de l’aménagement des forêts que nous devrons déployer pour faire face à ces grands défis.