Selon Michel Belleau, le modèle coopératif pourrait donner un nouveau souffle à la presse régionale.

1973: une coopérative pour acheter Le Soleil

POINT DE VUE / Dans les années 1970, le journal Le Soleil traverse une période de turbulence après d’importants conflits de travail avec les journalistes et les autres travailleurs du journal.

La famille Gilbert qui était propriétaire du journal depuis 1948 décide en 1973 de mettre le journal en vente avec l’intention d’en tirer le meilleur profit possible.

Power Corporation contrôlée par la famille Desmarais, qui détient alors La Presse, La Tribune, Le Nouvelliste, La Voix de l’Est et Montréal-Matin, se montre très intéressé à acheter le journal Le Soleil.

Avec cette acquisition, Power Corporation deviendrait le plus grand groupe de presse en détenant 70 % des journaux du Québec.

Devant cette éventualité très imminente, un important débat sur la concentration de la presse s’engage à Québec et dans tout le Québec.

Une coopérative

En appui aux journalistes du Soleil qui s’oppose à ce projet, les syndicats CSN des journaux contrôlés par Power Corporation se retrouvent au premier rang des opposants à ce projet qui met en péril la vie démocratique au Québec.

Le Syndicat des journalistes du Soleil décide alors de proposer une alternative en mettant sur pied une coopérative d’usagers pour faire l’acquisition du Soleil. C’est ainsi qu’est fondée, à l’automne 1973, l’Association coopérative d’information du Québec (ACIQ).

En tant qu’ancien journaliste à l’Action de Québec, je fus recruté comme un des chargés de projet de cette aventure coopérative. Le travail de recrutement nous permit de constater à quel point Le Soleil était une institution importante très enracinée dans la région de Québec. En trois mois, nous avons réussi à réunir quelques centaines de membres adhérents.

Le manque d’appui des caisses populaires et le refus des autres travailleurs du Soleil de se joindre au mouvement mit fin à ce projet coopératif trop utopique pour l’époque.

Pas de concentration 

Par ailleurs, ce travail de sensibilisation fait autour de l’ACIQ pour éveiller la population au danger de la concentration de la presse donna des résultats.

Le Syndicat des journalistes du Soleil, avec d’autres groupes nationalistes et syndicaux, avait réussi à allumer la mèche d’un important débat sur la concentration de la presse au Québec.

In extremis, à quelques semaines des élections, le premier ministre Robert Bourassa décide d’intervenir en brandissant l’adoption d’une loi spéciale pour bloquer cette vente presque déjà conclue. C’est finalement la compagnie Unimédia de Jacques Francœur qui achètera Le Soleil quelques mois plus tard.

Aujourd’hui

Nous sommes 45 ans plus tard et la crise des médias régionaux, qui couvait depuis longtemps, vient de prendre des proportions énormes avec ce geste du Groupe Capitales Médias (GCM) qui s’est placé sous la Loi sur les arrangements avec les créanciers. Les six journaux du groupe dont Le Soleil sont donc sous respirateur artificiel grâce à une aide d’urgence de 5 millions $ consentie par le gouvernement du Québec.

Cette crise majeure aux effets à court terme ne devrait cependant pas nous cantonner uniquement dans des mesures d’urgence.

Une coopérative usagers/travailleurs

Le mouvement coopératif a accompli de grandes choses au Québec. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour développer un projet viable à long terme pour la presse régionale au Québec.

La formule mixte coopérative usagers/travailleurs m’apparait la plus pertinente comme solution à long terme, car elle mobiliserait autant le lectorat des journaux que ceux qui les produisent au quotidien.

En plus d’impliquer les membres usagers dans la gestion de leur journal quotidien, un sentiment d’appartenance se développerait et créerait une fidélisation plus grande du lectorat.

Du côté des travailleurs des journaux (journalistes et autres fonctions), ce lien direct avec la gestion contribuerait à mieux ajuster les conditions de travail reliées à l’évolution du journal.

Créer un environnement favorable

Toutes les propositions qui sont formulées depuis une semaine à la Commission parlementaire sur les médias visent, en grande partie, à créer un contexte plus favorable pour rendre viable à long terme la presse régionale au Québec.

C’est dans ce nouvel environnement, avec l’effort de tous les partenaires gouvernementaux et autres, que ce nouveau modèle d’affaires basé sur le système coopératif arrivera à donner ce nouveau souffle à la presse régionale au Québec.