Point de vue

Amendes impayées: deux poids, deux mesures

En réaction à l’article «101 jours de prison pour des contraventions» paru le 1er juin

Le 1er juin dernier, le journal Le Soleil rapportait l’histoire quelque peu invraisemblable d’une mère monoparentale de deux jeunes enfants condamnée à 101 jours de prison et emprisonnée pour non-paiement de contraventions totalisant 2120.88 $. Cet épisode en a ébranlé plusieurs, surtout que certaines villes, dont Montréal et Val-d’Or, ont cessé l’emprisonnement pour non-paiement d’amendes. La Dre Violaine Germain dénonçait dans une lettre ouverte du 4 juin 2018 les propos tenus par le maire de la Ville de Québec à l’effet «que ça prend un petit peu de volonté de leur part» ou qu’il faut «se forcer» pour s’en sortir.

Fort judicieusement, le juge Richard Grenier de la Cour supérieure a mis fin à l’incarcération de Mme Valérie Brière laissant entendre que le juge Ouellet était allé trop loin en imposant une telle peine.

Si je reviens sur ce cas, c’est pour illustrer comment la Ville de Québec traite bien différemment des promoteurs condamnés à des amendes pour nuisances publiques sans qu’aucune conséquence tangible ne leur soit imposée… encore moins l’emprisonnement.

En effet, depuis l’année 2015, les citoyens du quartier du Cap-Rouge demandent à la Ville de Québec de faire enlever par un promoteur d’immenses monticules de terre laissés en plan lors du développement résidentiel de la rue Louis-Fiset près du viaduc sortie Legendre. Le promoteur n’a pas respecté les engagements qu’il avait pris en 2015, et la Ville de Québec a déposé six plaintes contre cette compagnie pour infractions et nuisances en vertu de divers règlements municipaux entre juin 2015 et juillet 2016. Depuis ce temps, ce promoteur a été condamné en Cour municipale dans cinq dossiers, soit le 25 mai 2016 (dossier 31799051) et le 20 septembre 2017 (dossiers 99984312, 99984301, 99984253, 99984290); quant au dernier il aurait été retiré en 2018.

Au moment d’écrire ces lignes, les monticules de terre sont toujours présents entre les rues Louis-Fiset et Capitaine-Bernier, mais aucune autre plainte n’a été portée depuis celles de 2016; en outre, les montants d’amendes et les frais totalisant 7826,00 $ sont encore impayés sans conséquence tangible vis-à-vis le promoteur ni action supplémentaire de la part de la Ville de Québec!

Roch Maltais, Québec

Point de vue

Occasion historique perdue en Colombie?

Ce dimanche, il y a eu plusieurs «premières» lors de l’élection présidentielle colombienne : Iván Duque, le plus jeune président colombien de l’histoire moderne du pays, la vice-présidente Marta Lucía Ramírez, la première femme à occuper ce poste, le tout après que ce même candidat n’ait même pas assisté au débat pré-élections, contre son rival, Gustavo Petro. Malheureusement, ces «réussites» ne sont pas de bonnes nouvelles pour la démocratie...

Les élections transparentes en Colombie sont difficiles. Et ce n’est pas uniquement en raison de la fraude, mais plutôt parce que plusieurs mécanismes se sont établis depuis les origines du conflit armé. L’accès à certaines régions du pays est très limité et donc, certains territoires sont toujours aux prises avec des pressions des groupes armés. Depuis 2016, et face au vide politique et militaire laissé par les guérillas démobilisées, les paramilitaires ont repris le contrôle dans plusieurs zones rurales du pays. Sur les réseaux sociaux, ce dimanche, les activistes dénonçaient les pressions armées faites par ces groupes sur l’électorat pour empêcher le vote de gauche. De la même manière, le caciquismo local, soit la prise de pouvoir de certaines grandes familles depuis plusieurs générations dans les zones rurales du pays, rend extrêmement difficile le contrôle des votes qui sont achetés. Tout cela sans compter le parti pris des principaux médias du pays pour le candidat Duque.

Ceci étant dit, la campagne a été largement polarisée. L’enjeu principal? Le processus de paix signé en 2016 avec les Farc-ep, la plus vieille guérilla d’Amérique latine. C’est donc autour des questions de justice sociale, de réintégration des personnes ex-combattantes, des revendications LGBTIQ et de la peur du «castro-chavisme» que se sont articulés les débats de la campagne présidentielle. Bref, une continuité des questions qui ont poussé la population colombienne à voter «non» au processus de paix en octobre 2016. Et il semble que l’histoire se répète; la peur de l’entrée des Farc-ep en politique et la peur d’une économie calquée sur le Venezuela ont eu raison des propositions de changement de l’équipe de Gustavo Petro.

Les médias, les activistes en droits humains, les politiciens et politiciennes de gauche ont misé sur les réseaux sociaux et sur une image de «Colombie Humaine» pour dénoncer la continuité avec laquelle l’ex-président Álvaro Uribe Vélez tente de garder la main mise sur le pouvoir. Ce dernier a été président pendant deux mandats (2002-2008), puis sénateur et chef du parti qui appuie actuellement Iván Duque. Mais il est aussi présent depuis les gouvernements de Gaviria et Pastrana dans les années 90 et plusieurs enquêtes sont en cours : des accusations de paramilitarisme et de parapolitique pèsent contre lui. Il est donc l’incarnation de la perpétuation des mêmes familles de l’élite colombienne, ce qui a favorisé de hauts niveaux de corruption et de violences politiques. De fait, l’historien colombien Gonzalo Sánchez a clairement démontré dans ses nombreux ouvrages que le caciquismo, ou despotisme local, a été l’un des facteurs aggravants du conflit armé.

Tandis que même Noam Chomsky a donné son appui à Petro, dans le but également de soutenir les mouvements sociaux qui tentent de se faire entendre, plusieurs activistes en droits humains, scientifiques et professeurs ont manifesté, dimanche dernier, leur mécontentement face à la perpétuation des élites corrompues sous la figure d’Álvaro Uribe Vélez qui, et c’est presque un euphémisme, a su renouveler ses stratégies pour conserver son image de «patron» auprès de larges pans de la population colombienne.

Néanmoins, il y a une autre première qui saura réanimer les espoirs des mouvements sociaux : pour la première fois dans son histoire moderne de la Colombie, un candidat de gauche a réussi à passer au deuxième tour d’une élection présidentielle avec, à ses côtés, une candidate vice-présidente féministe. Et ce n’est pas peu dire dans un pays où les assassinats d’activistes et politiciens et politiciennes de gauche sont monnaie courante. Sous le hashtag #LaResistancia, les mouvements sociaux, forts de 8 millions de votes, sont déjà en train de s’organiser pour contrer les effets négatifs que cette élection aura sur les droits des femmes, des minorités, des groupes LGBTIQ+ et sur la démocratie en général. L’opportunité historique n’est pas perdue; au contraire, elle ne fait que commencer!

Priscyll Anctil Avoine, doctorante en science politique et études féministes à l’UQAM, membre fondatrice de la Corporación Descontamina (Colombie)

Point de vue

L’inclusion facilite la croissance

Alors que Statistique Canada vient de publier ses plus récentes données sur le taux de chômage, soit 5,3% pour le Québec en mai dernier, il me semble que l’inclusion n’est pas qu’une question de performance, mais aussi une véritable solution à la pénurie de main-d’œuvre qui nous menace. Il faut le dire, des contrats refusés, la multiplication des heures supplémentaires ou encore le prolongement des délais de livraison sont autant d’opportunités ratées.

Récemment, nous démontrions, chiffres à l’appui, que les entreprises inclusives ont un meilleur rendement économique. Les organisations adeptes de l’inclusion sont tout simplement plus performantes et dans un contexte où l’emploi et le taux de chômage sont ce qu’ils sont, ces entreprises pourraient l’être encore plus.

Dans plusieurs régions et, surtout dans plusieurs secteurs spécialisés, la rareté de la main-d’œuvre est un véritable frein à la vitalité économique du Québec. Cette dynamique témoigne de la nouvelle réalité du marché de l’emploi, mais aussi de la compétitivité de nos entreprises. Malgré la concurrence mondiale, les technologies perturbatrices et les importants changements démographiques, le Québec se démarque et excelle dans plusieurs domaines, dont l’aéronautique ou les nouveaux médias.

Or, cette compétitivité est sans cesse menacée par l’évolution d’un marché du travail qui, d’ici 2031, changera complètement. Tant les compétences recherchées que les profils disponibles sur le marché vont évoluer. Pour y faire face, plusieurs stratégies s’offrent aux entreprises d’ici. Qu’il s’agisse de formation, de recrutement à l’international ou encore de campagnes agressives de marketing, ces solutions ne manquent pas, mais seules elles ne suffiront sans doute pas.

Dès maintenant, les entreprises doivent considérer l’inclusion parmi les solutions disponibles. Revoir les critères et faire une plus grande place à la diversité, sous toutes ses formes, n’est pas qu’un idéal social, mais bien un incontournable pour soutenir la croissance de notre économie. Il faut le dire : trop souvent ceux qui forment les équipes en milieu de travail ont tendance à s’entourer de gens qui leur ressemblent et qui pensent de la même façon. Faire preuve d’ouverture, s’ouvrir à la diversité d’âge, de sexe, d’origine et, lorsque c’est possible, de profil de compétences, permet non seulement de créer un environnement de travail plus inclusif, mais aussi de miser sur des talents trop souvent ignorés.

En somme, changer la culture de nos organisations et adopter une attitude en faveur de l’inclusion ne permettra pas uniquement de doter nos entreprises d’une plus grande performance, mais aussi d’un plus grand bassin de talent pour répondre aux besoins d’employés qualifiés.

Alors que les économies doivent composer avec des marchés de plus en plus grands, où l’innovation est le moteur des nouveaux avantages comparatifs, les stratégies d’inclusion permettent de libérer le talent de celles et ceux qui composent la main-d’œuvre des entreprises. La mise en commun de cette multitude de points de vue et d’expériences permet tout simplement aux organisations de travailler mieux et non pas uniquement de travailler plus. Faire une plus grande place à la différence, c’est aussi faire confiance à l’intelligence collective et permettre à l’inclusion d’apporter une valeur ajoutée considérable.

En favorisant, à travers l’emploi, une meilleure inclusion de la main-d’œuvre disponible, les entreprises seront également en mesure de soutenir une meilleure intégration au sein de la société québécoise. Véritable porte d’entrée de l’écosystème du vivre ensemble, les entreprises sont la clé d’une installation harmonieuse et réussie, au bénéfice de tous.

Heureusement, il y a de l’espoir. Les entreprises sont de plus en plus conscientes de ce besoin de diversité et, surtout, le besoin grandissant pour du talent est un puissant levier de changement. Alors que mois après mois la vitalité du marché de l’emploi s’impose, il ne fait aucun doute que l’inclusion doit également s’imposer parmi les solutions contre la pénurie de main-d’œuvre.

Marc Perron, Associé directeur Deloitte Québec

Point de vue

Le débat qui a fragilisé notre démocratie

Lettre ouverte de la FPJQ à ceux qui se sont opposés au projet de loi 400.

Ça devait être une technicalité. C’est devenu une affaire d’État. La Loi modifiant la Loi concernant la succession de l’honorable Trefflé Berthiaume et la Compagnie de Publication de La Presse Limitée, communément appelée projet de loi 400, a donné lieu à une commission parlementaire et à une mise aux voix aussi chaotiques que surréalistes.

Étant donné que le projet de loi avait été déposé à l’Assemblée nationale après le 15 mai, donc en fin de session, il devait recueillir l’unanimité, la semaine dernière, pour être adopté. C’est là où les choses ont dérapé. 

Des parlementaires ont cru, parce qu’ils pensaient que l’occasion leur en était donnée, qu’ils pouvaient se mêler, sans vergogne, non seulement du modèle d’affaires d’une entreprise de presse, mais également de la ligne éditoriale d’un quotidien.

Pourtant, il ne s’agissait pas de cela. Comme l’a rappelé Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire, à ces élus, ce n’était «pas un référendum sur les positions éditoriales de La Presse». C’était l’examen d’un projet de loi qui avait pour but d’abroger une loi vétuste qui ne s’applique à aucune autre entreprise de presse au pays. Et pour cause.

Finalement, il aura fallu que le gouvernement de Philippe Couillard impose le bâillon pour que ce projet de loi soit déposé. La Presse pourra donc aller de l’avant avec son nouveau modèle d’affaires, mais, pour toute la société, le mal est fait. Des élus se sont immiscés dans un média, créant une brèche au cœur même de notre système démocratique, et on ne pourra pas faire comme si ce n’était pas arrivé. Leurs interventions, à elles seules, ont fragilisé notre démocratie.

Nous ne remettons pas en cause le droit et le devoir des parlementaires de faire le travail qui s’impose pour modifier une loi, ce qui, après tout, démontre le sérieux de leur démarche, mais risquer de faire dérailler le projet de loi, tenter d’empêcher son dépôt, dépassait largement ce cadre.

Ce que l’exercice aura démontré avant tout, c’est que si on laisse à des élus, ne serait-ce qu’un instant, l’impression qu’ils ont le droit de décider du sort d’une entreprise de presse, ils seront nombreux à s’en prévaloir, sans se soucier du fait qu’ils bafouent un des principes de base de la démocratie : la liberté de la presse, dont une des conditions sine qua non est l’indépendance des médias.

Les médias sont indépendants de l’État et se doivent de le rester. C’est de cette façon qu’ils peuvent demander aux élus de rendre des comptes. C’est de cette façon et uniquement de cette façon qu’ils peuvent enquêter sur de potentielles malversations au sein des gouvernements. C’est de cette façon qu’ils servent les intérêts du public, notamment en étant une voix pour ceux qui ne peuvent s’exprimer sur la place publique, quitte à ce que cette voix soit discordante. Ils se doivent – il semble nécessaire de vous le rappeler – d’être indépendants, parce que c’est cette distance qui leur permet d’analyser et de critiquer les décisions des élus dont nous sommes tous tributaires. Si la santé de la démocratie se mesurait, ce serait sans aucun doute au mordant de ses critiques.

Nous poussons un soupir de soulagement aujourd’hui, mais nous ne pouvons nous empêcher de ressentir un certain vertige en comprenant à quel point nous sommes passés proche d’une catastrophe démocratique. L’avenir d’un des grands quotidiens du Québec, La Presse, et celui de tous ses employés, y compris ses retraités, ont été suspendus parce que – disons les choses comme elles le sont – certains parlementaires n’aimaient pas sa ligne éditoriale. Nous avons failli nous réveiller, la semaine dernière, dans un monde bien différent de celui dans lequel nous avons l’habitude de vivre. Il ne faut plus que cela se produise.

À l’instar de Pierre-Elliot Trudeau qui déclarait, en 1969, que «l’État n’a rien à faire dans la chambre à coucher des gens», la FPJQ rappelle aujourd’hui à ces élus qu’ils n’ont rien à faire dans les salles de rédaction des médias.

Alors que tout ce qu’on vous demandait, c’était d’abroger une loi désuète qui, justement, permettait ce genre d’excès, de faire preuve de grâce en laissant à ceux qui ne sont pas d’accord avec vous le droit de s’exprimer en toute liberté, à force d’ergoter, de réclamer ceci ou cela, à coups d’amendements, dont la plupart étaient tellement absurdes qu’ils étaient irrecevables, et de revirements, vous aurez réussi, il faut vous en donner le crédit, à ébranler fortement les colonnes du temple de la démocratie.

Stéphane Giroux, Président Fédération professionnelle des journalistes du Québec

Point de vue

Renverser la vapeur, en faveur du français

Monsieur le ministre de l’Éducation Sébastien Proulx, mesdames et messieurs les enseignants des écoles primaires et secondaires, je viens d’assister coup sur coup aux spectacles de fin d’année des finissants de l’école primaire et du collège de ma ville. Mon constat, comme chaque année : les chansons interprétées en français sur scène frôlaient le 0 %, autant en ce qui concerne la musique d’ambiance que dans les choix des jeunes. Il s’agit pourtant d’écoles françaises implantées dans une ville à presque 100 % francophone…

Je me suis senti mal à l’aise en pensant au message clair, net et sans équivoque que cela envoie à notre jeunesse, en particulier aux Néo-Québécois, à savoir que même au Québec, seul coin de l’Amérique du Nord où cela pourrait être différent, l’anglais domine l’espace public.

Je sais pertinemment que le parti que vous représentez accorde une très grande importance à l’essor de l’anglais au cœur même du système d’éducation québécois, mais j’ose néanmoins sonner l’alarme.

Avez-vous pleinement pris conscience du fait que l’anglicisation par la base, à laquelle votre gouvernement souscrit avec zèle, fonctionne aujourd’hui trop bien? Votre parti a tellement survalorisé et glorifié l’enseignement de l’anglais de toutes les manières possibles de la 1re année du primaire à la dernière année du cégep qu’il est maintenant plus que temps de renverser la vapeur. Cette fois, en faveur du français.

Par exemple, serait-il envisageable que votre ministère envoie un mémo à toutes les directions d’écoles et aux professeurs pour leur rappeler leur rôle de contribuer à diffuser la langue de l’école, surtout lors d’événements aussi symboliques et solennels que les spectacles de finissants?

Votre ministère pourrait-il aller jusqu’à établir un seuil, un quota à respecter, ou du moins suggérer des balises?

Ma fille m’a confié : «Papa, on en apprend des chansons en français dans nos cours, mais on ne les chante jamais en spectacle». Un mot résume ce phénomène : l’aliénation. L’étape suivante, habituellement, est l’assimilation pure et simple à la langue la plus attrayante.

À l’approche de notre Fête nationale, il serait tout indiqué de réfléchir à une solution. Si l’école québécoise ne s’intéresse plus au français, dites-moi, qui le fera à sa place?

Jean-François Vallée, La Pocatière

Point de vue

Loi sur l’aide médicale à mourir: déjà deux ans!

En ce 17 juin 2018, il est bon de souligner cet anniversaire. Il y a deux ans, l’aide médicale à mourir est devenue légalement au Canada un soin de fin de vie. Ce nouveau soin s’inscrit ainsi dans l’univers des soins de fin de vie.

Durant ces deux années, environ un demi-million de personnes canadiennes ont terminé leur vie. Dans ce nombre, quelques milliers de personnes ont choisi une fin de vie par aide médicale à mourir (AMM), répondant ainsi à un réel besoin non comblé. Les témoignages des proches et des soignants sont nombreux et positifs. Deux grandes découvertes : la remarquable sérénité des personnes terminant leur vie avec AMM; certaines font de leur fin de vie de grands moments de création, honorant ainsi leur continuité.

Comment ne pas souligner le travail généreux et audacieux des médecins, souvent œuvrant déjà en soins palliatifs, qui ont choisi d’inclure l’AMM dans leurs soins de fin de vie. À deux reprises, au Canada, ces médecins se sont rencontrés pour faire le point et pour proposer des bonifications à cette pratique nouvelle. (lire sur MAID / CAMAP) Aussi, en mars dernier, le Collège des médecins du Québec a rassemblé 150 médecins québécois concernés pour faire le point sur l’AMM au Québec. Ce furent des moments de partage, de mises au point, d’identification d’amendements possibles à nos lois. Bien sûr que le jugement unanime de la Cour suprême du Canada/Arrêt Carter/février 2015 habitait et inspirait ces médecins, et à raison.

Ce qui rend difficile, parfois même très difficile, l’intégration de ce nouveau soin dans l’univers des autres soins de fin de vie, c’est le flou juridique entre les lois québécoise et fédérale qui persiste; ce flou déstabilise, insécurise, décourage. Nos médecins et nos autres professionnels de la santé et des services sociaux ainsi que nos établissements de soins méritent tellement mieux et au plus tôt. Nos gouvernements doivent prendre davantage soin de ces professionnels et de ces établissements. Ainsi soutenus, ils prendront mieux soin des finissants de la vie et de leurs proches, et tout cela en sécurité et en sérénité.

En ce deuxième anniversaire de notre loi, comment ne pas interpeller le premier ministre Trudeau et son gouvernement? Comment ne pas les inviter, avant la fin de cette session, à demander à la CSC son avis sur la Loi C-14 sur l’aide médicale à mourir? Une telle demande susciterait une réponse rapide de la Cour suprême. En découleraient une clarté juridique suffisante et satisfaisante ainsi qu’une sécurité et une sérénité cliniques et institutionnelles tant espérées. Ainsi disparaîtrait enfin toute discrimination à l’égard des personnes rendues à la fin de leur vie.

En ce deuxième anniversaire de la Loi sur l’aide médicale à mourir, place à plus de compassion!

Yvon Bureau, Québec

Point de vue

Les pères, des parents à part entière

La norme sociale a beaucoup évolué à ce sujet au cours des dernières décennies, au Québec. La coparentalité et la parentalité égalitaire sont de plus en plus valorisées. Les acteurs qui soutiennent les familles sont de plus en plus conscients de l’importance des pères dans le développement de leurs enfants. Et nos politiques publiques commencent à s’adapter à cette nouvelle réalité.

Selon la théorie du point de bascule, il arrive un moment où les changements sociaux s’accélèrent et se produisent à une vitesse plus grande. Nous croyons aujourd’hui que nous sommes tout près de ce point de bascule en ce qui concerne la valorisation des pères dans la société québécoise.

C’est dans ce contexte que le Regroupement pour la Valorisation de la Paternité a lancé, dans le cadre de la Semaine québécoise de la paternité 2018, qui se conclut dimanche avec la fête des Pères, un cahier de propositions pour faire face à cinq des principaux enjeux qui limitent la capacité des pères à vivre une expérience parentale pleinement satisfaisante. Ces propositions, si elles étaient adoptées, permettraient de faire du Québec un des endroits au monde où les pères seraient le mieux reconnus.

1. La préparation à la paternité

Les pères ne portent pas les enfants, n’accouchent pas et n’allaitent pas. Leur vécu en période de grossesse est donc différent de celui des mères biologiques. Le RVP demande de revoir le contenu des rencontres prénatales afin d’y intégrer des éléments qui soutiennent la préparation à la parentalité des mères et des pères, et d’intégrer pleinement les pères dans les services de périnatalité (pré et postnatal) communautaires et du réseau de la santé et des services sociaux de manière à préparer pleinement les pères à devenir parents.

2. Le Régime québécois d’assurance parentale

Le RVP demande au Gouvernement du Québec d’actualiser le Régime québécois d’assurance parentale afin de permettre aux pères d’être plus présents auprès de leurs jeunes enfants. Pour ce faire nous proposons, entre autres, d’allonger à huit semaines le congé parental réservé aux pères, de permettre la prise du congé parental par les mères et les pères sur une période de deux ans et, mesure totalement innovatrice, de tenir compte du revenu familial dans le calcul des prestations de manière à encourager la prise du congé parental par les deux conjoints, et ce, même lorsqu’un écart de revenus important existe entre eux.

3. La conciliation famille-travail

Malgré l’évolution rapide des milieux de travail ces dernières années, il demeure difficile pour de nombreux pères d’utiliser les mesures qui sont mises à leur disposition sans subir de jugement, et cela, particulièrement dans les milieux majoritairement masculins. Le RVP recommande de mettre en place une campagne sociétale de promotion de la parentalité égalitaire visant les employeurs et les travailleurs, d’accompagner les entreprises dans l’adoption des meilleures pratiques en matière de conciliation famille-travail et d’augmenter à cinq le nombre de congés payés pour obligations familiales prévu dans la Loi sur les normes du travail. Enfin, nous demandons de modifier la Charte des droits et libertés de la personne pour que le Québec ne soit plus la seule province au Canada à ne pas considérer la «situation familiale» comme motif de discrimination prohibé par la loi.

4. L’adaptation des services aux familles et aux réalités paternelles

Les services aux familles, qu’il s’agisse de ceux offerts dans le réseau de la santé et des services sociaux, dans le réseau de l’éducation ou dans le secteur de la famille, relèvent d’une culture institutionnelle qui, encore trop souvent, considère la mère comme le «parent principal» et le père comme «l’autre parent». Nous croyons que les mesures à mettre en place pour adapter les services aux réalités paternelles sont plutôt simples. Elles relèvent de la volonté politique et administrative pour soutenir l’adaptation des pratiques de différents milieux et pour consolider les services des organismes communautaires travaillant auprès des pères, notamment pour l’hébergement des pères en difficulté et de leurs enfants.

5. La mise à jour du Droit de la Famille

Le lien père-enfant peut être fragilisé à la suite d’une séparation. Dans le meilleur intérêt de l’enfant et dans le respect des droits de la conjointe ou du conjoint, il faut identifier les obstacles à l’engagement paternel au cours de cette période et mettre en place des mesures pour faciliter l’accès de l’enfant à son père, lorsque cela est possible. Le Droit de la famille doit aussi s’adapter aux nouvelles réalités familiales et reconnaître, par exemple, l’importance que peut jouer un beau-père dans le développement d’un enfant.

Au moment où s’amorce une campagne électorale unique au cours de laquelle tous les partis politiques ont annoncé vouloir faire de la famille une priorité, au moment également où on annonce de nouvelles mesures sur les services de garde, la maternelle 4 ans, la conciliation famille-travail et au moment aussi où les pères veulent s’impliquer plus que jamais auparavant, le contexte n’a jamais été aussi favorable à ce que nous puissions créer les conditions pour que les pères deviennent vraiment… des parents à part entière.

Raymond Villeneuve, directeur du Regroupement pour la Valorisation de la Paternité

Point de vue

L’importance du secteur des grains dans l'économie

En vue de la prochaine élection, les Producteurs de grains du Québec (PGQ) demandent à tous les partis politiques de prendre des engagements clairs afin d’assurer la pleine participation de leur secteur à la vitalité économique du Québec et de ses régions. Une importante délégation de producteurs de l’ensemble du Québec était d’ailleurs présente à l’Assemblée nationale, à l’occasion du dévoilement de nos attentes.

Les Producteurs de grains du Québec représentent quelque 11 000 productrices et producteurs présents dans toutes les régions du Québec. Ils cultivent plus d’un million d’hectares de terre, pour un chiffre d’affaires annuel de 1,3 milliard $. Les producteurs québécois produisent et commercialisent principalement des grains de céréales (maïs, blé, orge, avoine) et d’oléagineux (soya, canola). La production et la transformation de grains représentent ensemble plus de 20 000 emplois.

L’essentiel de nos revendications passe par la reconnaissance que la production de grains est un secteur majeur du tissu économique québécois. C’est un secteur innovant, fort en investissements et qui exporte une portion importante de sa production, sans oublier son grand potentiel de croissance sur le marché local québécois. C’est aussi un secteur qui fait des efforts importants pour réduire son impact environnemental. Plus important encore, de par son rôle stratégique auprès des autres productions agricoles, c’est le secteur qui est à la source de toute l’agriculture québécoise.

De façon détaillée, les Producteurs de grains du Québec demandent donc à tous les partis politiques de s’engager à réaliser les actions suivantes au cours du prochain mandat :

1. Améliorer les programmes de sécurité du revenu, notamment en matière de protection financière contre les cycles prolongés de bas prix du grain;

2. Récupérer un montant équivalent au solde de 38 millions $ du Programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) pour l’amélioration de la productivité du secteur des grains;

3. Bonifier les programmes de soutien en agroenvironnement, notamment par la mise en place de mesures d’atténuation des impacts négatifs de la nouvelle réglementation sur les pesticides et de mécanismes de rétribution des investissements réalisés par les producteurs pour s’adapter aux exigences environnementales;

4. Poursuivre la recherche structurée sur les besoins de traitement des semences, notamment par la mise en place d’une nouvelle étude québécoise élargie sur l’impact agronomique des semences traitées aux insecticides;

5. Reconnaître les impacts économiques importants des mesures restrictives à la culture des bandes riveraines et favoriser la mise en place d’une compensation adéquate;

6. Mettre en place des mesures de compensation de l’asymétrie des normes et programmes qui défavorisent la production québécoise, que ce soit face aux autres secteurs économiques québécois (ex: taxe carbone) ou face à la concurrence étrangère (ex: soutien du revenu);

7. Assurer la poursuite du groupe de travail sur la fiscalité agricole et s’engager à mettre ses recommandations en œuvre afin de limiter le choc foncier que vivent les producteurs;

8. Mettre en place un groupe de travail sur la compétitivité du secteur des grains assurant la participation des autorités politiques et mandaté pour formuler des recommandations au gouvernement.

Au cours des prochains mois, les Producteurs de grains du Québec seront particulièrement actifs afin d’obtenir des engagements favorables au secteur des grains, que ce soit par des interventions publiques ou par des discussions avec les principaux partis. Notre action se fera sentir autant sur le plan québécois que sur le plan local. Notre objectif est de faire en sorte que le prochain gouvernement et les 125 futurs députés de l’Assemblée nationale tiennent compte de notre réalité dans leurs futures décisions.

Christian Overbeek, président, Producteurs de grains du Québec

Point de vue

La bibliothèque publique comme troisième lieu: vers la démocratisation de la culture?

Bienvenue dans le troisième lieu : après la maison et le bureau, la bibliothèque publique se veut la destination quotidienne des citoyens et des citoyennes. L’objectif de cette vision de la bibliothèque du XXIe siècle? Démocratiser la culture en attirant de nouveaux usagers, quel que soit le milieu social dont ils sont issus, leur degré d’éducation, leur origine ou leur âge; l’intention est noble, mais les efforts des gestionnaires de bibliothèques portent-ils les fruits espérés?

Pas de doute : une véritable révolution est en train d’avoir lieu dans le monde des bibliothèques. La vague du numérique déferle à vitesse grand V sur ces institutions qui hier encore étaient des milieux traditionnels, réservés à l’étude, et où régnaient silence et poussière. En outre, la bibliothèque comme troisième lieu propose une multitude de services qui auparavant étaient réservés aux centres communautaires, aux centres de loisirs, aux cinémas, et j’en passe. En effet, la bibliothèque d’aujourd’hui offre non seulement des conférences et des clubs de lecture, mais aussi des jeux vidéo, des podomètres, des ateliers de cuisine; elle organise des ateliers de discussions, des activités pour les tout-petits, des fêtes et des spectacles, etc. Cette révolution présente des avantages indéniables comme attirer les jeunes, briser l’image austère de la bibliothèque, offrir un lieu de rencontre et de divertissement aux gens vulnérables à la pauvreté et à l’isolement, proposer aux enfants des activités stimulantes, inviter les usagers à s’initier aux nouvelles technologies, et tout cela contribue certainement à la vitalité d’une ville et d’un quartier. Mais… et la lecture, dans tout ça? 

Les bibliothécaires parlent d’un espace qui ne discrimine aucune forme de culture et qui rejoint toutes les catégories sociales, ce qui représente bien sûr un argument de taille. Le lieu symbolique de la connaissance (et d’une forme d’élitisme, dans l’esprit de certains) intimidait les gens moins éduqués? Il repoussait les jeunes en quête d’action, de nouveautés technologiques, de divertissement? Qu’à cela ne tienne! La bibliothèque va s’adapter aux besoins de toute la population, y compris aux citoyens qui ne lisent pas, et faire peau neuve afin d’être plus glamour. De cadrer dans la civilisation du spectacle où souffle le vent du numérique, quoi! Une fois dans l’enceinte des bibliothèques, les nouveaux usagers auront l’occasion de s’initier au plaisir de la lecture et d’en tirer toutes les richesses auxquelles, auparavant, ils n’avaient pas accès. Le raisonnement n’est pas bête. Mais, comme tout grand changement, celui-ci entraîne son lot de conséquences plus ou moins heureuses et donne lieu à une réflexion critique sur le statut des bibliothèques publiques, et surtout sur leur mission. 

Comme je travaille pour le réseau des bibliothèques de Québec, gérées par l’Institut canadien de Québec (un OBNL fondé en 1848), je décrirai à présent la réalité de ces établissements en particulier. L’organisme décrit sa mission dans ces mots : «Promouvoir et rendre accessibles le savoir et la culture en offrant des services de bibliothèque, de médiation et de diffusion culturelle et littéraire.» Parmi ses champs d’intervention, l’ICQ cite : «la promotion de la lecture et de l’écriture; la sensibilisation à la culture et plus particulièrement à la littérature; la production et la diffusion d’activités littéraires». Il va sans dire que l’ICQ intervient dans ces champs (prenons par exemple la superbe Maison de la littérature, qui contribue grandement à la vitalité de la littérature et de la culture à Québec). On peut toutefois se demander si la philosophie du troisième lieu atteint vraiment sa cible, soit de démocratiser la culture (d’ailleurs, de quelle culture parle-t-on?). 

Si l’on se fie aux statistiques des dernières années, il semblerait que les chiffres parlent en faveur du de cette philosophie. En effet, le nombre d’usagers et de prêts de documents va croissant. Mais les chiffres ne révèlent jamais la complexité d’une réalité, et certains phénomènes (qui ont pour témoins privilégiés les employés sur le terrain) passent sous silence. La limite de prêts étant maintenant de trente livres par carte de bibliothèque, il va de soi que le nombre de prêts augmente (les jeunes parents, en particulier, empruntent à chaque visite une pile de livres pour leurs enfants). On ne peut que se réjouir qu’ils y trouvent leur compte et fréquentent assidument la bibliothèque, de même que les enfants qui viennent jouer à l’ordinateur ou aux consoles de Wii. Cependant, les usagers qui fréquentaient les bibliothèques traditionnelles (les amoureux de la lecture, les gens en quête d’un peu de calme, les aîné.es qui venaient discuter avec les commis et leur demander conseil, les étudiants), tous ces gens ne reconnaîtront bientôt plus le lieu de culture propice au travail, ou simplement à la lecture, qu’ils aimaient fréquenter. L’exode de ces lecteurs a déjà commencé… ne restera-t-il que la bibliothèque de l’Université Laval pour ceux qui désirent lire ou travailler en paix? C’est une question que soulèvent bon nombre d’utilisateurs des services des bibliothèques de Québec. Des parents s’inquiètent aussi des innombrables sources de distraction (en tête de liste : la présence de jeux vidéo dans le secteur jeunesse de plusieurs bibliothèques) qui empêchent leurs enfants d’avoir un véritable contact avec les livres et de développer leur intérêt pour la lecture. 

Du côté des commis, la philosophie du troisième lieu ne fait pas l’unanimité, et les nouvelles règles de la bibliothèque sont parfois très difficiles à appliquer, puisqu’elles jouent constamment sur l’entre-deux : on peut désormais manger et boire à la bibliothèque, mais en respectant certaines conditions (qu’il faut évaluer et expliquer aux usagers en se fiant à son «gros bon sens», qui n’est pas le même pour tout le monde); on peut jouer à des jeux vidéo — avec image… et son! — mais pas parler au téléphone, ce que d’aucuns ne comprennent plus, puisqu’il y a tant de vie et de bruit dans les bibliothèques ; on peut participer à des ateliers de discussion, tricoter et boire un thé, aller à une fête où musique et buffet sont au programme… Tout est mis en œuvre pour diversifier l’offre des bibliothèques publiques. Ce faisant, on a l’impression que celle d’avant — l’emprunt de livres, la lecture — n’était pas suffisamment intéressante. Comment peut-on, dans ces conditions, valoriser la lecture et la littérature, si l’on met en avant plan toutes sortes d’autres activités qui sont certes culturelles, mais qui relèvent souvent d’une autre forme de culture : culture du divertissement, du spectacle, de la vitesse et du bruit, culture qui veut rassembler, démocratiser, alphabétiser, mais qui pousse les usagers à devenir de plus en plus autonomes (en utilisant les bornes d’autoprêts, en faisant de la recherche et des renouvellements en ligne) et, ce faisant… seuls. Les aîné.es sont les premiers usagers bousculés par ces brusques changements. Pour une poignée d’entre eux qui désirent se plonger dans les nouvelles technologies, la plupart désirent seulement l’aide des commis pour leurs recherches. Une foule de ressources numériques sont mises à la disposition des usagers, ce qui est nécessaire et admirable — on ne peut pas résister à la vague déferlante du numérique — mais qu’en est-il de cette mission essentielle des bibliothèques publiques, que nulle autre institution ne peut assumer aussi démocratiquement : «la promotion de la lecture et de l’écriture ; la sensibilisation à la culture et plus particulièrement à la littérature»? Cette mission ne peut se réaliser que si l’on préserve certaines valeurs sans lesquelles se serait déjà effondré l’édifice du savoir et la richesse de notre littérature, soit le respect d’un calme aussi nécessaire que l’animation, un certain goût pour la lenteur, un amour de la lecture… pour ce qu’elle est, tout simplement.

Ma défense des anciennes valeurs des bibliothèques fait-elle de moi une réfractaire au changement? Je ne le pense pas, car je crois nécessaires la plupart des changements qui ont cours en ce moment dans le merveilleux monde des bibliothèques. J’envisage cependant la critique de la philosophie du troisième lieu et la prévention de ses possibles dérives comme des alliées d’une révolution positive. Si l’on défend vraiment la démocratisation de la lecture, de la culture et du savoir, alors il faut valoriser ce qu’on trouve dans le geste de lire ou d’écrire, c’est-à-dire ce qui crée une réelle différence dans la vie d’un lecteur, à savoir : un regard neuf, qu’on ne saurait jeter sur le monde en consommant uniquement des produits culturels déjà accessibles à tous dans les deux lieux qui précèdent la bibliothèque. 

Marie-Laurence Trépanier, Québec

Point de vue

Comment l’auto va tuer le Faubourg Saint-Michel

En réaction au texte «Condos Sous les bois: les résidents du Faubourg Saint-Michel toujours inquiets», paru le 13 juin

Il faut marcher un soir, après souper, à la belle saison, pour sentir la douceur de vivre dans le faubourg Saint-Michel. Les enfants se pourchassent dans la rue sous l’œil indifférent des chats qui se baladent comme des princes en territoire conquis, les voisins discutent entre eux à voix basse, par une fenêtre on peut entendre le choc des assiettes que quelqu’un empile dans l’évier. Les maisons plutôt serrées, comme des amis qui se réchauffent, font le coin des rues, qui sont presque des ruelles, empêchant de voir qui va apparaître tout à coup. Ici, la proximité n’est pas une promiscuité gênante; ici vit une communauté. Par moments, on se croirait dans un quartier populaire en Italie.

Dans ce quadrilatère à l’ouest de la côte de Sillery, sur environ 300 mètres, qui va de la rue Louis-A. Bélisle à la rue du Cardinal-Persico, s’entassent une cinquantaine de maisons, une église, un parc, un aréna, un terrain de tennis, un jardin communautaire. Encore plus à l’ouest, juste derrière l’aréna en fait, sont actuellement érigés trois édifices de six étages : les 180 unités de logement des condominiums Sous les bois.  Dans quelques mois, la population du quartier va plus que doubler. La circulation automobile aussi, évidemment, et c’est ce qui m’alarme.

Le lundi 11 juin, la Ville a annoncé être «incapable» d’envoyer ce trafic directement sur le chemin Saint-Louis, par une voie qui, pourtant, longe déjà le terrain du Collège Jésus-Marie et qui relierait logiquement les condos à cette artère majeure. «La Ville nous dit maintenant qu’il est trop tard pour faire autrement», déplore une citoyenne citée dans un article du Soleil.

On a plutôt décidé de percer trois petites rues — des culs-de-sac en vérité — dans le faubourg Saint-Michel, histoire d’inonder le quartier de voitures qui, la cause est entendue, vont lui faire perdre sa tranquillité. Il faut lire l’article du Soleil (et d’autres) pour constater à quel point la mauvaise foi règne dans ce dossier. Quand on s’aperçoit qu’on est sur le point de faire une grossière erreur, on s’arrête, on prend un moment pour réfléchir, on écoute les gens qui sont vraiment concernés par le projet, et on s’amende — quand on est honnête. Mais dans le cas présent, les décideurs semblent n’en avoir rien à fichtre. Ils n’ont certainement pas pris le temps de marcher tranquillement dans le faubourg, pour prendre la mesure ce qui sera bientôt perdu par leur nonchalance.

Dans les faits, ce quartier était jusqu’à présent une zone piétonne. Les rares fois où je m’y suis aventuré en voiture, à l’occasion de détours dans la circulation, je me suis senti comme un chien dans un jeu de quilles. Il est certain qu’un trafic automobile continu, dans un si petit quartier, va causer un tort considérable à ceux et celles qui l’habitent. Déjà, le jardin communautaire a été rasé pour faire place au chantier des condos, et la Ville fera démolir l’aréna (très fréquenté) l’an prochain… Avec ces nouveaux bouleversements, le quartier, à coup sûr, y perdra son âme. Comme disait le poète René Char : «Au gré de la rigueur suave, quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit». Dommage, car il est encore temps de corriger le tir. Suffirait d’un peu de volonté politique.

Philippe Mottet
Québec