Point de vue

Pensez à mon école, M.Legault

Cher premier ministre. Je m’appelle Sophie et je suis étudiante de cinquième secondaire à l’école Pointe-Levy. Je viens d’être élue à la présidence de mon école. J’ai des convictions pour l’avenir de mon école que je quitterai dans moins d’un an, accomplie et fière.

Selon moi, la population de l’école et leurs besoins sont des enjeux primordiaux. C’est pourquoi, pendant la campagne qui vient de se terminer, j’ai élaboré des plans pour améliorer, non seulement l’ambiance générale de l’école, mais aussi la qualité de vie de ses étudiants. 

Une école secondaire publique exemplaire est une démocratie. Elle inclut tous les programmes (Formation générale, PALS, PEI, Langues et Multimédias) et fait participer les jeunes. Les promesses électorales majeures sur lesquelles j’ai été élue sont ambitieuses, mais réalisables. Malheureusement, l’école Pointe-Levy les voit d’un autre angle. Je n’ai pas le support que je désirerais pour réaliser ces idées. 

Monsieur le premier ministre, si vous teniez vos promesses, nos rideaux de douche dans les vestiaires ne seraient pas déchirés et troués. Si vous investissiez dans les écoles secondaires publiques, vous installeriez des distributrices à tampons dans les toilettes des filles, pour que ce ne soit pas un obstacle à arriver à l’heure à mon cours et que je puisse avoir la même qualité d’éducation que si j’étais un garçon. Monsieur Legault, si l’éducation était une de vos priorités, nous aurions plus de micro-ondes dans la cafétéria. 

Plusieurs étudiants mangent leur repas froid et finissent par le jeter. Monsieur le premier ministre, «un parcours d’apprentissage adapté jusqu’à 18 ans» commence par le droit de manger chaud. Quand on revendique ce droit, on se fait dire «Vous avez juste à ne pas tous manger en même temps.» Ce n’est pas pour rien que c’est un projet populaire, il est nécessaire. Comme présidente j’ai un budget de 0 $ pour améliorer ces conditions. 

À Pointe-Levy, il manque de micro-ondes, d’installations sanitaires, de casiers, mais aussi, et surtout, de professionnels en milieu scolaire. Dans d’autres écoles, il manque de professeurs, d’espace, de planification, et tous ces problèmes ne sont que des symptômes d’une situation qui m’inquiète, en tant qu’élève. Vous promettez un environnement d’apprentissage beau et stimulant, mais comment peut-on atteindre la réussite lorsque nos besoins de base ne trouvent pas réponse? 

Cette année, je veux faire une différence et agrémenter la qualité de vie des élèves de mon école secondaire. Vous avez de l’influence, monsieur le premier ministre, pensez à nous. Nous sommes l’éducation, la génération future, celle qui votera dans quatre ans, celle qui est ambitieuse et qui a besoin de soutien. Le réel besoin vient de beaucoup plus loin. Selon la pyramide de Maslow, «Cette représentation a véhiculé l’idée selon laquelle un besoin doit être satisfait à 100 % avant que le besoin suivant émerge.»

Comment puis-je me réaliser et m’accomplir si, lorsque j’ai besoin d’aide, il n’y a personne à l’école de formé pour m’écouter? Est-ce qu’une «remise à niveau du parc immobilier scolaire» veut dire que nous pourrons étudier gratuitement dans un environnement favorable jusqu’à l’université? Mettre un pansement sur la plaie ne guérira pas la blessure. Je crois fortement que ces mesures sont primordiales, fondamentales, concrètes et indispensables. 

Je conçois plusieurs solutions comme des pétitions pour ouvrir les yeux de la direction, des levées de fonds et surtout, écrire. J’écris pour faire entendre ma voix et me faire prendre au sérieux. François Legault, même si je ne crois pas en vous, j’ai espoir que vous allez m’écouter et faire quelque chose pour nous, pour vos citoyens, votre population, celle qui votera pour vous si vous prenez les bonnes décisions.

Sophie Bélisle, Lévis

Point de vue

Faire partie de la solution

Monsieur Legault. J’ai suivi avec attention la campagne électorale québécoise. Il ne fait aucun doute que les Québécoises et les Québécois souhaitent un vent de renouveau. En ce sens, il est évident qu’un retour à l’austérité trahirait cette volonté de l’électorat.

Au cours des derniers mois, vous avez affirmé que l’éducation était l’une de vos priorités. Pourtant, les enjeux en enseignement supérieur n’ont pas fait grand bruit lors des différents débats, encore moins ceux touchant le personnel de soutien des cégeps et des universités que je représente.

Monsieur Legault, permettez-moi de vous dresser un bref portrait de la situation.

Expertise à reconnaître

Nous déplorons qu’au cours des dernières années, le personnel de soutien ait été trop souvent le premier à écoper des coupes et des compressions budgétaires imposées aux cégeps et aux universités.

Pourtant, il est important de rappeler que le personnel technique, administratif et ouvrier intervient directement à tous les niveaux, soit auprès des étudiantes et étudiants, en soutien auprès des professeurs, des professionnels et de l’administration ainsi que sur les équipements et les bâtiments. L’enseignement supérieur ne peut se passer de nous et nous voulons que votre gouvernement reconnaisse une fois pour toutes notre expertise incontournable.

Cette reconnaissance doit également se traduire par des gestes concrets pour améliorer nos conditions de travail. Nous vous rappelons que l’austérité libérale a coûté cher à nos membres.

Il manque de personnel de soutien dans les cégeps et les universités, ce qui a pour conséquence un important alourdissement de notre tâche de travail. Cette situation a des effets sur la santé des travailleuses et des travailleurs, mais également sur la qualité des services offerts, notamment aux étudiants et aux étudiants.

Il faut absolument que votre gouvernement donne aux collèges et aux universités les moyens financiers pour leur permettre de réembaucher plus de personnel de soutien régulier afin de rétablir la situation.

Il va de soi que nous partageons votre préoccupation pour l’éducation. Monsieur Legault, donnez-nous les moyens de faire partie, plus que jamais, de la solution en enseignement supérieur au Québec.

Valérie Fontaine, Présidente de la Fédération du personnel de soutien de l’enseignement supérieur (FPSES-CSQ)

Point de vue

Washington force l’Europe à tourner le dos à l’Iran

Le président Trump n’a jamais mâché ses mots pour critiquer l’accord des 5 +1 conclu par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et la Grande-Bretagne ainsi que l’Allemagne avec l’Iran au sujet du contrôle du programme nucléaire iranien signé à Vienne en 2015. Il a décidé unilatéralement de se retirer de cet accord et de rétablir les sanctions contre l’Iran.

Ces sanctions touchent également les compagnies qui transigent avec ce pays, car elles ne pourront faire affaire avec les États-Unis. Étant donné que pour les Européens, le marché à l’exportation iranien s’élève à près d’un vingtième du marché américain, il ne faut pas s’étonner de ce que les compagnies européennes se retirent de l’Iran.

La première série de sanctions a pris effet le 6 août et touche les transactions financières, les importations de matières premières et les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique. À la suite de cette mesure, de nombreuses compagnies de communications, d’aviation, d’automobile, de métallurgie et de conteneurs ont cessé de faire affaire avec l’Iran.

La seconde série de sanctions prendra effet en novembre, affectant le secteur de l’énergie. L’Iran qui produit quotidiennement 2,5 millions barils de pétrole, s’attend à ce que ses exportations diminuent de 75%. À lui seul, le secteur énergétique représente 20% du PNB iranien et 50% du revenu gouvernemental.

L’effet des sanctions sur l’économie iranienne

L’inflation atteint 24% et le chômage touche 30% des jeunes iraniens. La monnaie a perdu 50% de sa valeur depuis le mois d’avril et son cours non officiel par rapport au dollar américain s’élève à plus de quatre fois le taux officiel de 42 000 rials.

Le public iranien est frustré du fait que son pays, qui vient au 27e rang international sur le plan du produit intérieur brut possède 10% des réserves mondiales de pétrole et 14% des réserves en gaz naturel, ne voit pas les retombées de cette richesse et soit réduit au troc et au marché noir. L’Iran est classé au 130e rang sur le plan de la perception de corruption selon Transparency International et le corps des Gardiens de la Révolution se conduit comme un État dans l’État.

L’Iran fait face à une crise de sécheresse depuis 15 ans qui a forcé des centaines de milliers de villageois à abandonner leur demeure. La population iranienne proteste contre la politique étrangère stérile de l’Iran qui se chiffre à plusieurs dizaines de milliards$. Les slogans qui ont été entendus en Iran expriment cette frustration envers le financement: «Mort au dictateur; non à Gaza et non au Liban; mort au Hezbollah; mort à la République islamique…»

Mis à part le langage injurieux envers les États-Unis, l’Iran menace de fermer le Golfe persique par lequel transitent 30% de la production de pétrole mondiale. Plusieurs officiels Iraniens ont menacé d’activer des milliers de cellules terroristes dormantes en Occident advenant le cas où les exportations de pétrole iraniennes seraient bloquées. De telles cellules ont été récemment appréhendées à Paris, à Chicago et à Vienne.

Le leadership iranien se refuse à négocier avec les États-Unis qu’il qualifie de grand Satan. L’ayatollah Khomeiny affirmait: «l’économie, c’est pour les ânes… la révolution n’est pas là pour amener la prospérité, mais pour donner une chance de devenir martyr.» Cet état d’esprit risque de mettre le feu aux poudres dans le futur et radicaliser encore plus la mullacratie iranienne.

La position de l’Europe

Les banques européennes ne veulent plus transiger avec l’Iran.  L’Union européenne tient à maintenir l’accord des 5 +1 bien qu’il ne soit pas parfait, car d’ici sept ans l’Iran aura les mains libres pour développer des technologies nucléaires. Pourtant, la rhétorique anti occidentale n’a jamais cessé en Iran après la signature de l’accord : les slogans «Mort à l’Amérique» sont régulièrement scandés dans les manifestations publiques. Qui plus est, l’interventionnisme iranien au Proche-Orient n’a pas baissé d’un iota 

L’Europe, qui veut maintenir l’accord des 5+1 en cherchant le moyen de transiger avec l’Iran autrement qu’en dollars, ignore obtusément l’interventionnisme des Mullahs iraniens et le développement accéléré de missiles balistiques de longue portée. L’Europe pense contourner les sanctions américaines contre l’Iran en échangeant le pétrole iranien vendu à la Chine en devises chinoises et en exportant des marchandises à l’Iran tout en se faisant payer par un crédit d’importations de marchandises chinoises.

Il n’est pas certain que le gouvernement américain accepte ce genre de troc. L’Europe réfléchira deux fois avant d’agir, car, contrairement au Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire ratifié en 1987, la Russie développe des missiles qui pourraient être lancés pratiquement sans préavis. La protection américaine de l’Europe est plus que jamais indispensable.

David Bensoussan, Montréal

Point de vue

Secteur public: le mythe des bonis de performance

Les Québécois et Québécoises ont fait le choix de se doter d’un gouvernement d’entrepreneurs qui vante son pragmatisme. Ce gouvernement qui propose de «réformer le secteur public» afin de le rendre plus performant tentera vraisemblablement de faire valoir ses réflexes entrepreneuriaux dans la conduite des affaires de l’État, même si pour plusieurs nouveaux députés, ils en seront à leur première expérience de gestion dans le secteur public.

Or, un des premiers réflexes des gestionnaires qui ont réalisé leurs faits d’armes en entreprise est d’importer la pratique d’offrir des bonis aux superviseurs, cadres, et, dans une moindre mesure, aux employés, suivant l’atteinte de résultats prédéterminés. En effet, suivant le sens commun, on peut croire que l’ajout d’une récompense financière devrait permettre d’augmenter la productivité des administrations, de motiver les meilleurs employés, d’avoir un impact positif sur leur niveau de satisfaction au travail, ainsi que leur taux de roulement, etc. Cependant, comme pour plusieurs autres phénomènes en sciences sociales, le sens commun prédit mal les comportements réels des individus; les évaluations des impacts des systèmes de bonification démontrent bien à quel point ceux-ci se sont révélés inefficaces dans les administrations publiques à travers le temps.

Les régimes de bonification sont une recette dérivée du secteur privé qui s’importe mal dans le secteur public. Même lorsque les conditions suffisantes et nécessaires à leur mise en œuvre sont réunies, à savoir des objectifs individuels qui découlent naturellement des grands objectifs organisationnels, des évaluations de rendement non complaisantes structurées autour de l’atteinte des objectifs, des mécanismes de suivi pour s’assurer de l’aspect équitable pour l’ensemble des cadres de la détermination des objectifs, etc., leur impact sur l’amélioration de la performance individuelle et organisationnelle demeure plus que douteux dans les administrations publiques. Or, même ces bases fondamentales pour la mise en place d’un régime de bonification n’ont jamais vraiment été réunies dans les administrations québécoises, et ce, même avant que le gouvernement précédent décide de suspendre  les bonis puis de s’en débarrasser pour les cadres.

Évaluations bâclées

Lors de la plus récente version du Rapport concernant l’application de la Loi sur l’administration publique, 40 % des objectifs signifiés dans les plans stratégiques des ministères et organismes étaient liés à des effets ou impacts. Récemment, dans la nouvelle stratégie de gestion des ressources humaines pour la fonction publique québécoise, on reconnaît implicitement toutes les lacunes en matière de gestion de la performance lorsqu’on affirme que les attentes personnalisées exprimées aux fonctionnaires doivent être systématisées et qu’il est nécessaire d’assurer un suivi continu de la performance des employés. De plus, dans nos échanges quotidiens avec les employés des ministères et organismes, combien de fois nous a-t-on mentionné que les évaluations annuelles de rendement étaient négligées, voire bâclées, et qu’elles ne permettaient habituellement pas de départager les meilleurs employés des autres puisque de nombreux gestionnaires tentent avant tout d’éviter les situations conflictuelles avec leurs employés.

À notre connaissance, au gouvernement du Québec, l’effet des programmes de bonis salariaux suspendus en 2010-2011 et annulés en 2016 n’a pas été l’objet d’une étude rendue publique. Cependant, les expériences internationales, récentes comme anciennes, qui devraient guider nos choix en matière de rémunération nous incitent à dénoncer les régimes de bonification dans le secteur public. Parmi les titres éloquents de certaines de ces études, mentionnons au passage «Back to the Future? Performance-Related Pay, Empirical Research, and the Perils of Persistence», «The Paradox of Performance Related Pay Systems: ‘Why Do we Keep Adopting them in the Face of Evidence that they Fail to Motivate?’’» et «Successful Diffusion of a Failed Policy: The Case of Pay-for-Performance in the US Federal Government».

Idée zombie

Paul Krugman, professeur, Prix Nobel d’économie et chroniqueur au New York Times, et John Quiggin, également professeur d’économie, apposent l’étiquette d’«idée-zombie» à une proposition réfutée par les analyses et études sérieuses, mais qui malgré tout refuse de mourir et poursuit donc ses ravages dans la société. Habituellement, ces idées ne meurent pas, car elles servent un but politique ou s’inscrivent dans le sens commun, donc apparaissent sensées. L’économie de ruissellement (trickle-down economics), qui soutient que la réduction des impôts de nos concitoyens les plus riches profite à l’ensemble de la société, est le parfait exemple d’une idée zombie. Nous estimons à la lumière de plus de 20 ans de recherche que les bonis à la performance dans le secteur public en sont un autre exemple.

Pourtant, les problèmes de recrutement et de rétention dans l’administration québécoise sont bien réels et peuvent s’expliquer en partie par les écarts de rémunérations qui existent entre les cadres québécois et leurs homologues municipaux, fédéraux et du secteur privé. Ces écarts salariaux méritent toute notre attention, mais ce problème structurel de rémunération ne saurait être réglé par le saupoudrage de primes. Aussi, laissons donc reposer en paix les régimes de bonification suspendus pour le secteur public et tentons plutôt de proposer aux cadres des administrations publiques une rémunération juste et équitable.

Étienne Charbonneau, Professeur agrégé, École nationale d’administration publique

Éric Charest, Professeur agrégé, École nationale d’administration publique

Points de vue

Proportionnelle: la modération a bien meilleur goût

Trois des quatre partis présents à l’Assemblée nationale se sont engagés à modifier le mode de scrutin d’ici les prochaines élections, en vue de le rendre plus représentatif. Le Premier ministre désigné, au lendemain du 1er octobre, réitérait cet engagement.

On constate par ailleurs que malgré tous les efforts du DGEQ, la participation aux dernières élections a décliné substantiellement et on peut y voir, en partie, une désaffection vis-à-vis du système électoral actuel. Cependant, si une réforme peut sembler souhaitable, toute modification à notre mode de scrutin devrait viser la simplicité et l’efficacité, tout en n’étant pas sujette à provoquer trop d’instabilité.

Nous proposons de conserver 125 sièges à l’Assemblée nationale dont 100  conserveraient le mode de scrutin actuel et 25 vingt-cinq seraient désignés au prorata des voix totales obtenues. Pour éviter que pullulent les groupuscules, les 25 sièges seraient alloués par tranche de 4% de vote.

Sans connaître les limites du recoupage éventuel de 125 à 100 sièges, il est difficile de projeter l’impact de cette proposition. Mais, comme le vote, cette année, a été concentré géographiquement pour tous les partis, il est permis de croire que l’effet serait assez uniforme. Sous cette hypothèse, la CAQ passerait de 74 à 59 sièges, au seuil d’une majorité des 125 comtés, le PLQ déclinerait de 32 à 26 députés, QS et le PQ se retrouveraient avec huit sièges chacun. En distribuant les 25 sièges réservés à la proportionnelle par tranche de 4% du vote populaire obtenu, la CAQ obtiendrait neuf sièges (en vertu de son 37%), pour un total de 68 députés; le PLQ gagnerait six sièges (grâce à 24% du vote populaire) et totaliserait 32 députés; le PQ et QS se verraient accorder quatre députés chacun, pour passer à 12 députés. Il resterait donc deux autres sièges de proportionnels. À chaque élection, selon la distribution des votes, un ou deux sièges résiduels seraient à pourvoir et il faudrait déterminer comment les allouer.

Ces deux sièges pourraient être accordés aux deux partis le plus près d’une tranche complète de 4% du vote. Ici, il faudrait aussi décider si tout parti n’ayant pas obtenu au moins 4% des voix est exclu. Dans l’esprit voulu de représentativité plus forte des électeurs, si on ouvrait la porte à toutes les autres formations pour l’obtention du dernier siège (ou des deux derniers), en se fondant sur les résultats préliminaires du DGEQ, le Parti vert (1,68%) et le Parti conservateur (1,46%) devanceraient la CAQ (1,42% au-delà de son premier 36%) et le PQ (1,06% au-delà de son premier 16%) et pourraient ainsi revendiquer chacun un siège.

Cette même formule aurait permis à l’ancienne ADQ de voir son chef, seul député élu en 1998, d’être épaulée par deux ou trois députés additionnels.

Ce mode de scrutin protégerait donc le vote des petits partis en réduisant la propension au «vote stratégique».

Désignation des députés issus de la proportionnelle

Ici, nous prônons la souplesse. Les formations politiques devraient pouvoir déterminer elles-mêmes le mode de nomination de leurs députés qui seraient appelés à les représenter via le mode proportionnel. Il pourrait s’agir de listes préétablies et publiques, de personnes désignées par le chef du parti ou le caucus, notamment à partir des candidats défaits.

Cette souplesse offerte aux partis leur permettrait de pallier à des lacunes dans leur représentation dûment élue; ainsi, des personnes issues des Premières nations, des communautés culturelles, des régions ou disposant d’expertises recherchées pourraient être désignées en priorité. De même, il pourrait s’agir d’une occasion de corriger tout déséquilibre homme femme.

Par contre, pour éviter les «abonnements prolongés» au Parlement via la seule désignation par proportionnelle, on pourrait limiter à deux mandats cette façon de siéger à l’Assemblée nationale, la première qualification devant être la volonté de se soumettre à l’épreuve d’une campagne électorale.

Parallèlement, dans le même esprit d’une meilleure représentativité de la volonté de l’électorat, il faudrait réduire les exigences (nombre de députés et pourcentage de voix) pour qu’un parti politique soit reconnu à l’Assemblée nationale. Sinon, à quoi bon donner une voix à des groupes de citoyens s’ils n’ont pas de voix officielle, avec les moyens qui accompagnent ce statut, au Parlement. Le nombre de cinq députés élus ou désignés nous semblerait plus démocratique. Ainsi, selon le modèle proposé, une formation politique ayant fait élire deux députés (au mode actuel) mais ayant récolté 12% des voix à l’échelle du Québec, compterait trois députés désignés à la proportionnelle, pour un total de cinq.

Depuis plus de quarante ans, on a beaucoup parlé de proportionnelle au Québec sans jamais livrer rien de concret. À la recherche d’un système parfait, on a imaginé la proportionnelle régionale modérée ou bien le «mode de scrutin proportionnel mixte avec compensation nationale et distribution régionale» mis de l’avant par le MDN.

Il faut trouver une formule simple que tous pourront facilement assimiler. Une façon de faire qui encouragera l’électeur à voter selon ses convictions profondes au lieu de le rebuter.

Il faut éviter une quête de perfection qui produirait un système de vote proportionnel, comme celui sur lequel les Ontariens se prononcèrent par référendum en 2007, qui exigeait une page entière du Globe & Mail pour expliquer son fonctionnement.

Aucun système n’est parfait et la proportionnelle intégrale est illusoire. Il faut aller de l’avant, poser un premier geste vers une représentation plus équitable des diverses voix du Québec à l’Assemblée nationale.

Patrice Dallaire

Diplomate en résidence

Hautes études internationale

Point de vue

Études à l’étranger: s’ouvrir à un avenir prometteur

En cette période de la rentrée, impossible de ne pas me remémorer les sentiments qui m’habitaient il y a cinq ans au moment d’assister à mes premiers cours au Palasis-Prince de l’Université Laval.

Malgré le nouveau parcours de bus, les nouvelles connaissances, les nouvelles implications et la nouvelle vie qui m’attendaient, ce qui m’enthousiasmait par-dessus tout, c’était l’occasion d’effectuer un séjour d’études à l’international. Dans mon cas, mon expérience au Chili aura été si enrichissante, à la fois sur le plan de l’apprentissage que personnel, que voulant diversifier encore plus mes compétences, je suis aussi allé étudier à Copenhague.

Plusieurs personnes se demanderont à quoi sert de vivre, si ce n’est pour vivre des moments inoubliables et s’épanouir? Une philosophie que je partage. Je ne conserve que de bons souvenirs de mes moments passés dans une résidence étudiante à Copenhague où j’ai fêté mon 22e anniversaire avec des amis provenant des quatre coins du globe. Encore aujourd’hui, je me réjouis d’avoir eu la chance de m’imprégner de cultures différentes de la mienne. Cette capacité à établir des liens durables avec d’autres à travers toutes sortes d’expériences me sera certainement utile pour mieux contribuer à un monde où l’adaptabilité et la compréhension de l’autre seront clés. Bref, c’est ça la vie…

Nous apprenons énormément à l’université, mais ces aventures vécues à l’international nous forment d’une autre façon tout aussi importante. Dans un rapport publié en 2017, le Groupe d’étude sur l’éducation mondiale a souligné que le fait d’aller étudier dans un pays étranger a même l’effet d’un égalisateur social et économique, particulièrement pour les étudiants issus de milieux moins favorisés. Ne l’oublions pas.

Qu’on le veuille ou non, nous vivons tous en quelque sorte au sein de notre propre silo social formé de personnes qui nous ressemblent et qui ont les mêmes valeurs. Évoluer quelques mois dans un environnement inconnu est une occasion en or de confronter ses idées, de se remettre en question et de se créer un nouveau cercle social. Au retour d’un séjour d’étude à l’étranger, les étudiants sont beaucoup plus matures et leur horizon s’est notamment ouvert sur de nouvelles façons d’apprendre. Par exemple, le Danemark est reconnu pour être très humain dans sa façon d’éduquer la population. Ainsi, les Danois n’ont seulement qu’à rédiger à la maison une dissertation par cours, qui fait office d’examen et qui compte pour la totalité de la note finale. Une formule particulièrement appréciée par le Québécois que je suis.

Indéniablement, le monde change, il est en révolution. Désormais, il est évident qu’avoir étudié dans un pays étranger sera un grand avantage futur sur le marché du travail. Comme le rappelle PricewaterhouseCoopers dans un rapport, d’ici 2050, six des sept plus grandes puissances économiques mondiales seront des économies émergentes et plus de 50 pour cent du PIB mondial sera concentré en Asie. Les Canadiens doivent être prêts pour l’économie de demain.

Il est donc d’autant plus pertinent de s’intéresser au constat du conseil consultatif en matière de croissance économique à l’effet que les jeunes qui acquièrent de l’expérience de travail auprès de cultures différentes, particulièrement dans les marchés émergents, auront une longueur d’avance. Les compétences recherchées par les employeurs seront des compétences mondiales comme la sensibilisation aux cultures, la connaissance de plusieurs langues et l’adaptabilité.

Plus que jamais, les campus universitaires sont multiculturels. À titre d’exemple, à l’Université Laval, on estime à 7 000 le nombre d’étudiants étrangers ou de résidents permanents. Ce qui représente 14 pour cent de l’effectif étudiant total. Pendant ce temps, en moyenne seulement 11 pour cent des étudiants canadiens choisissent d’aller étudier à l’étranger pendant leurs études au premier cycle.

Considérant les nombreux avantages que tirent les étudiants de leurs expériences d’études à l’international, tels qu’une compréhension holistique du monde dans lequel ils évoluent qui contribuera certainement à leur réussite dans notre environnement de plus en plus branché sur le monde, il est surprenant qu’un si faible nombre se prévale de cette possibilité, pourtant à leur portée.

Je ne peux qu’appuyer les efforts des universités canadiennes et leurs partenaires qui souhaitent voir passer cette proportion à 25 % d’ici 10 ans. La première politique jeunesse canadienne actuellement en élaboration est d’ailleurs une occasion unique de parvenir à cet objectif. Il est temps de se doter de mesures qui favoriseront ces expériences qui pourraient s’avérer la source d’un bien public essentiel pour la réussite future du Canada.

François-Olivier Picard
Membre du conseil Jeunesse du Premier ministre du Canada 

Points de vue

À vous qui avez remporté les élections

Cette lettre a été écrite en septembre 2018, avant de connaître le résultat de l’élection provinciale du 1er octobre. Elle s’adresse donc à la fonction de premier ministre, plus qu’à un individu ou à un parti. Elle est publiée dans L’état du Québec 2019, publication phare de l’Institut du Nouveau Monde

Je vous félicite d’avoir fait campagne, d’avoir présenté votre candidature et d’avoir choisi de vous dédier à la vie politique, malgré tous les sacrifices que ce choix de carrière impose. Renoncer à une vie loin des projecteurs, s’exposer sans cesse à la critique, subir les pressions des lobbys et de l’opinion publique n’est pas de tout repos.

S’engager dans l’arène alors que la confiance des citoyens envers la politique est fragilisée demande une bonne dose de courage. Nos institutions ont besoin des électeurs pour assurer leur stabilité tout comme les citoyens comptent sur celles-ci pour réguler de façon équitable et responsable la vie en société. Elles contribuent au renforcement du lien social et permettent que se tissent des solidarités entre les citoyens et avec les autres composantes de notre société.

La réforme attendue du mode de scrutin pour améliorer la représentativité électorale est un dossier qui vous occupera sans doute très vite. Le consensus a maintes fois été exprimé: le lien entre un vote et le résultat d’une élection doit être clair. Notre démocratie n’a pas les moyens d’être désertée par ses commettants sous prétexte qu’ils ne se sentent pas représentés.

Malgré la baisse des taux de participation qui inquiète d’une élection à l’autre, la confiance qui vous a été exprimée lors du récent scrutin doit trouver écho dans le souci que votre gouvernement mettra à répondre adéquatement aux grands défis qui nous attendent et dont nous proposons une revue annuelle, fiable et objective dans L’État du Québec, notre antidote à la désinformation et aux fausses nouvelles. Parmi ces défis, qui ne sont pas tous des sujets populaires – ce qui ne les rend pas moins importants – je me contenterai d’en nommer quelques-uns: le développement de l’intelligence artificielle ; les inégalités sociales ; le vivre ensemble ; la relation que nous entretenons avec l’information, mais aussi avec notre travail, notre prochain. Notre vie privée sera appelée à se redéfinir considérablement à l’aube des transformations qui se pointent à l’horizon. Vous êtes le seul à pouvoir garantir, par la légitimité que votre élection vous confère, la protection du bien commun dans un monde toujours plus globalisé et déréglementé.

Parmi tous les défis auxquels nous devons faire face, il y en a un qui domine, puisqu’il met en jeu toutes les dimensions de la vie « moderne ». Ce défi, bien qu’il n’ait été, au moment d’écrire ces lignes, que timidement évoqué pendant la campagne électorale, doit impérativement devenir la priorité de tous nos dirigeants. Il s’agit de l’urgence d’agir face au réchauffement climatique.

Difficile de parler de quelque chose aux retombées aussi vitales et systémiques. Nous pouvons décomposer le problème : acidification des océans, concentration de CO2, énergies propres, économie verte, mobilité durable. Ce défi n’en a pas moins pris des proportions effrayantes au fur et à mesure que les ramifications de nos sociétés ont continué à s’enchevêtrer dans un système d’une complexité telle qu’il nous apparaît désormais impossible à maîtriser.

Les dilemmes sont nombreux. Comment décarboner notre économie sans que nos systèmes financiers s’effondrent ? Comment éviter que les chaînes alimentaires ne se rompent sans s’interroger sur notre mode de vie ? Comment agir maintenant sans compromettre notre prospérité et en évitant la fuite des capitaux vers des législations plus clémentes ? Comment protéger les plus vulnérables sans renoncer aux progrès que nous avons accomplis, comme humanité et comme société québécoise, depuis les derniers siècles ? Comment cesser d’accumuler une dette écologique alors qu’elle est impossible à rembourser ? Les réponses qu’on trouvera détermineront si les générations présentes et futures pourront aspirer à une vie de qualité, voire à survivre.

Le changement climatique ressenti de plus en plus fortement ici même, dans un Québec pourtant prospère, a fini par convaincre les plus sceptiques que le climat était déréglé. À la suite de la démission du ministre français de la Transition écologique et solidaire, des artistes du monde entier ont interpellé la classe politique mondiale, dont vous faites partie, pour agir vite. La parole est en train de se libérer. J’en suis !

Vous avez le devoir de gouverner de façon responsable pour opérer une transformation en profondeur et rapide. Alors que des options s’offrent encore à nous. Nos chances de renverser la vapeur s’amenuisent. Je vous prie de profiter des dernières brèches disponibles pour lancer un grand chantier. Cette transition a toutes les chances de stimuler l’innovation, la fierté, l’ingéniosité qui nous caractérisent. Nous avons déjà été capables de choses grandioses et de transformations profondes dans un passé pas si lointain.

Il vous faudra trouver les moyens pour faire de ce chantier un ouvrage collectif. Nous devrons tous nous mettre à la tâche. Appuyez-vous sur les centaines de milliers de citoyens qui veulent un meilleur avenir. Qui est prêt à contribuer à faire bouger les choses? Vous pouvez compter sur nous. Votre courage en inspirera d’autres. Je vous tends la main.

Julie Caron-Malenfant

Directrice générale, Institut du Nouveau monde

Points de vue

La CAQ et les symboles religieux: un débat très mal engagé

À peine quelques jours après la dernière élection générale, le premier ministre désigné, François Legault, et quelques membres de sa députation ont indiqué très clairement leur intention de mettre en œuvre rapidement une idée faisant partie programme de la Coalition avenir Québec (CAQ) depuis sa formation en 2011: l’interdiction du port de signes religieux pour les fonctionnaires en position d’autorité.

S’il faut en croire les récentes affirmations du porte-parole de la transition gouvernementale, Simon Jolin-Barrette, l’intention du futur gouvernement serait «d’adopter une véritable loi sur la laïcité au Québec» et de «régler la question» du port des symboles religieux pour les fonctionnaires, tout en préservant l’équilibre entre «les droits et libertés de tout un chacun».

Si tel est l’objectif du prochain gouvernement, le dossier devra être mené avec un infini doigté et, surtout, de manière cohérente avec les principes invoqués. On l’a vu dans le passé, au Québec et partout à travers le monde, les risques de dérapages sont grands dès qu’on touche à la question de la place du religieux dans l’espace public. Ces risques croissent d’autant plus lorsque la proposition débattue, en l’espèce, touche en particulier plusieurs groupes minoritaires au Québec.

Violation claire des droits fondamentaux de groupes religieux minoritaires

L’état actuel du droit canadien et québécois reconnaît le droit qu’ont les agents de l’État de manifester leurs convictions religieuses sur leur lieu de travail tant que ces personnes n’agissent pas de manière à imposer leurs convictions à autrui. De manière générale – et bien que plusieurs exceptions puissent être imposées pour des motifs liés, notamment, à la sécurité – le port de symboles religieux est donc autorisé pour les fonctionnaires.

En conséquence, la proposition de la CAQ entraînerait d’importants changements pour plusieurs secteurs d’emploi de la fonction publique. Plus précisément, la modification à l’état du droit québécois que propose le futur gouvernement heurterait de front deux droits fondamentaux protégés par la Charte canadienne des droits et libertés et par la Charte québécoise soit:

1) la liberté de conscience et de religion, et

2) le droit à l’égalité et l’incidente interdiction de désavantager des individus sur la base d’une caractéristique personnelle, en l’espèce les convictions religieuses et le droit de les manifester dans l’espace public.

Le fait que l’interdiction du port des symboles religieux soit, en théorie, applicable à toute personne, indépendamment de son appartenance religieuse, ne change rien à l’affaire. Dans la réalité, ce sont les membres des groupes religieux minoritaires qui subiront les désavantages découlant de cette mesure. 

En effet, la grande majorité de la population québécoise est composée de chrétiens, d’athées et d’agnostiques qui, sauf exception, ne portent pas de symboles religieux visibles. Ces citoyens n’auront donc aucun effort à fournir pour se conformer aux exigences de la loi, contrairement à ce qui sera exigé de la part des membres d’autres groupes religieux, fortement minoritaires sur le territoire québécois, pour qui le port de symboles religieux fait partie intégrante de leur foi.

L’État pourrait-il justifier cette violation?

Tout le débat entourant la validité constitutionnelle de la proposition de la CAQ portera donc sur le premier article de la Charte canadienne qui permet aux législateurs de justifier, et donc «racheter», une atteinte à un ou plusieurs droits fondamentaux. Pour ce faire, l’État devra démontrer que d’importantes considérations sociales ou contextuelles l’emportent sur la violation des droits fondamentaux qui découleraient de la mise en œuvre de leur projet. Les «atteintes justifiées» aux droits fondamentaux seraient alors considérées comme compatibles avec la Charte canadienne.

Jusqu’ici, les membres du prochain gouvernement du Québec appuient leur proposition presque exclusivement sur l’existence d’un «consensus» autour de ce que plusieurs appellent le «compromis Bouchard-Taylor». En effet, les coprésidents de la Commission du même nom avaient proposé, dans leur rapport rendu public en 2008, de restreindre le droit de porter des symboles religieux sur leur lieu de travail pour une catégorie très particulière d’agents de l’État. Les seules personnes visées par cette proposition n’étaient pas les fonctionnaires en situation «d’autorité», mais bien celles et ceux ayant un «pouvoir de coercition » (juges, procureurs de la Couronne, policiers, gardiens de prison, etc.) à l’endroit des justiciables québécois.

Plus d’une décennie après son énonciation, il est permis de se demander s’il subsiste encore quelque chose d’un éventuel consensus autour de la solution préconisée par Gérard Bouchard et Charles Taylor, en particulier dans un contexte où Taylor a lui-même désavoué publiquement le compromis de 2008, qu’il jugeait inapplicable à la réalité sociopolitique actuelle.  Il convient également de rappeler que, malgré les arguments solides que les coprésidents avaient fournis, à l’époque, à l’appui de cette solution et qui auraient toujours des chances de succès raisonnables s’ils étaient plaidés devant un tribunal canadien, la validité constitutionnelle du compromis Bouchard-Taylor n’a jamais été testée devant les tribunaux.

Mais surtout, au-delà de ces objections de principe, la proposition mise de l’avant par les membres du prochain gouvernement est tout simplement incompatible avec le «compromis Bouchard-Taylor».

Une proposition très éloignée de Bouchard-Taylor

Le futur gouvernement du Québec ne peut prétendre vouloir mettre en œuvre le compromis Bouchard-Taylor s’il ne tient pas compte:

1) des fonctionnaires visés par la proposition de 2008, et

2) de l’ensemble des propositions émises par les coprésidents et de la nature, résolument pluraliste et égalitaire, du raisonnement à la base de cette proposition.

Or, il semble que le projet qu’on décrit actuellement dans les médias ne respecte aucune de ces conditions.

D’abord, en ce qui concerne le type de fonctionnaires: la CAQ ajouterait les enseignantes et enseignants aux corps de métiers de la fonction publique visés par le compromis Bouchard-Taylor, lesquels se limitaient, comme il a été mentionné précédemment, aux agents investis d’un pouvoir de coercition à l’égard des justiciables québécois. 

Cet ajout laisse croire que les responsables du dossier n’ont peut-être pas bien compris la portée du compromis Bouchard-Taylor. Surtout, il affaiblit considérablement les chances – déjà peu élevées – d’une justification possible des atteintes aux droits fondamentaux qui découleraient de l’éventuelle loi. En effet, les arguments fournis par les auteurs du rapport Bouchard-Taylor ne sont valables, et défendables, que pour la catégorie restreinte d’agents de l’État visés par le compromis proposé.

Cela étant, même s’il n’appliquait son interdiction qu’aux fonctionnaires ciblés dans le rapport Bouchard-Taylor, le nouveau gouvernement du Québec ne remportera pas de succès s’il limite la portée de son interdiction aux seuls symboles des minorités, soit les symboles visibles. En effet, la solidité juridique des arguments fournis par Bouchard et Taylor pour justifier une atteinte à la liberté de conscience et de religion des fonctionnaires à qui il serait interdit de porter des symboles religieux sur leur lieu de travail est inextricablement liée au caractère inclusif (et donc égalitaire) de la laïcité qu’on souhaite mettre en place.

Ne pas instrumentaliser la laïcité

Depuis la Déclaration universelle des droits de l’homme, en 1948, il est clair que la protection des droits et libertés de la personne a comme objectif primordial de protéger les minorités contre les abus potentiels des majorités au sein des États-nations. Également, la protection des groupes minoritaires et vulnérables est un principe phare de la jurisprudence canadienne en ce qui concerne la protection des droits et libertés de la personne en vertu, notamment, de la Charte canadienne. 

Cela dit, il est légitime qu’un gouvernement cherche à définir et à préciser le cadre normatif applicable sur son territoire en ce qui concerne la séparation du religieux et de l’État ou la laïcité. Il peut également être tout à fait justifiable d’élargir, pour les motifs exposés dans le rapport Bouchard-Taylor, la portée du devoir de réserve de certains fonctionnaires en ce qui concerne l’expression de leurs convictions religieuses sur leur lieu de travail. En revanche, pour être conforme avec l’esprit des droits et libertés de la personne, cette démarche ne doit pas constituer un paravent qui restreindrait uniquement les symboles des groupes minoritaires tout en conservant ceux de la majorité dans l’espace public.

C’est dans cet esprit que le rapport Bouchard-Taylor proposait, en plus de son fameux compromis, le retrait du crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale.  La laïcité que défendaient les présidents de la commission, et sur laquelle ils ont fondé les arguments soumis à l’appui de leur compromis, était une laïcité inclusive et non pas une catho-laïcité.

Or, les signaux récemment envoyés par les membres du prochain gouvernement du Québec laissent entendre que l’interdiction du port de signes religieux par certains fonctionnaires québécois ne sera pas accompagnée d’une démarche visant à neutraliser l’espace public par le retrait des symboles religieux de la majorité (comme le crucifix du Salon bleu de l’Assemblée nationale). Si tel est le cas, cette approche affaiblirait grandement, voire réduirait à néant, les chances de convaincre un tribunal de sa compatibilité avec la Charte canadienne.

Toutefois, l’actuel droit canadien en ce qui concerne la neutralité religieuse de l’État reconnaît expressément le droit de la majorité de conserver certains de ses symboles religieux au sein de l’espace et des institutions publiques au nom de la valeur «patrimoniale, culturelle et historique» qu’auraient acquis ces mêmes symboles au fil du temps.  Mais la reconnaissance juridique de ce privilège ne peut se justifier que par une ouverture réciproque aux manifestations religieuses des groupes minoritaires.

Si l’objectif des membres de la CAQ, en créant une loi québécoise sur la laïcité, est réellement de préserver l’équilibre entre les droits des uns et des autres, la modification des règles applicables à un nombre important de fonctionnaires québécois n’aura de légitimité que si elles visent, véritablement, toutes les religions. En ce sens, un projet de loi qui impose des restrictions aux droits des groupes religieux minoritaires n’aura aucune chance de passer le test de validité constitutionnelle si l’on n’y retrouve pas de restrictions conséquentes à ceux du groupe majoritaire.

Ce texte est d’abord paru sur le site «Les blogues de Contact» de l’Université Laval. Pour participer à la discussion ou pour consulter les autres billets du site, rendez-vous ici:  [LIEN http://contact.ulaval.ca/blogues/].  Les blogueurs conservent l’entière responsabilité des propos tenus dans leurs billets.

Louis-Philippe Lampron 

Professeur à la Faculté de droit à l'Université Laval.

Détenteur d'un doctorat en co-tutelle de l'Université Laval et de l'Université d'Avignon, spécialisé en droits et libertés de la personne, aux aspects juridiques du pluralisme culturel ainsi qu'au droit public en général. 

Point de vue

François Legault et l'éthique face aux signes religieux

Le premier ministre désigné François Legault annonce la possibilité de contraindre le port de signes religieux dans l’espace de travail. Déjà accepté dans l’espace public en dehors du travail, le port des signes religieux peut-il s’adapter aux règles éthiques propres à l’exercice de l’autorité ainsi qu’aux exigences liées à la sécurité? Un pompier ne saurait entrer dans un édifice en feu, avec un turban comme casque de sécurité et une barbe qui l’empêcherait d’ajuster convenablement son masque.

Costumé ainsi, il mettrait en danger non seulement sa sécurité mais également celle d’autrui.

Le Québec s’était habitué au port de symboles religieux chrétiens. Avec le flux migratoire des dernières décennies, de nouveaux symboles ostentatoires sont entrés dans l’espace public. Portés en dehors de l’espace travail, la présence des signes religieux n’a pas soulevé de véritable opposition. C’est dans le site de travail que les critiques ont surgi. C’est là que François Legault les érige au rang de contraintes lorsqu’ils sont arborés par des personnes en autorité.

La question éthique est la suivante: celui ou celle qui arbore un vêtement ou un signe religieux sera-t-il en mesure de faire preuve d’impartialité face à un laïque ou le croyant d’une autre religion, sur lequel il exerce une autorité? En outre, François Legault sera-t-il légalement en mesure de les contraindre, tenant compte du libellé de Chartes des droits ou de la jurisprudence établie par les tribunaux en la matière? Les signes religieux susceptibles de prohibition sont essentiellement le crucifix des chrétiens, le turban des Sikhs ainsi que le voile musulman qu’il soit ou non intégral.

La question de la limitation du port des signes religieux est susceptible d’induire un arc de tension entre Québec et Ottawa. Déjà Justin Trudeau déclare qu’on ne saurait commander aux citoyens une façon spécifique de s’habiller. À cet égard, le Gouvernement fédéral détonne dans le décor des adeptes d’un site de travail exempt de signes religieux, avec le chef du Nouveau parti démocratique Jagmeet Singh qui porte le turban tout en assumant une fonction grandement constitutive d’autorité.

Ainsi, l’apparition des signes religieux dans l’espace de travail dissimule un clash de valeurs, le sacré n’étant pas réductible et se prêtant peu à la flexibilité. Cela survient alors que la vaste majorité des Québécois et des Canadiens ont quitté leur pratique religieuse traditionnelle dans les suites de la scolarisation massive des années soixante. De ce froment, les Chartes de droits et libertés individuelles ont surgi. Dès lors, il est devenu discriminatoire qu’une autorité impose une pratique religieuse quelconque.

Ce fut le cas dans l’affaire du Maire Tremblay. Sa prière chrétienne, à l’ouverture du conseil municipal de Saguenay, fut jugée discriminatoire par la Cour suprême car imposée à l’auditoire par une personne en autorité. Incidemment, François Legault pourrait utiliser le même argument pour limiter le port des signes religieux chez les titulaires d’autorité comme les cadres, les policiers ou les professeurs. En outre, ce dernier ne prévoit pas congédier ceux ou celles qui refuseraient d’obtempérer. Ceux-ci seraient alors replacés dans une autre fonction de proximité, ce qui n’irait pas sans créer de contraintes secondaires.

Les symboles religieux peuvent d’ores et déjà être contraints pour des raisons de sécurité. En ce qui concerne leur interdiction chez les fonctionnaires porteurs d’autorité, l’expérience peut être tentée en s’inférant de la même raison que celle mise en exergue par la Cour suprême dans l’affaire Tremblay en 2015 . Si par ailleurs, cette démarche ne passait pas le test de ladite Cour suprême, le Québec pourrait alors exercer son droit de retrait de la Charte canadienne des droits portant notamment sur la liberté de religion pour ensuite modifier sa propre Charte des droits et libertés de la personne sur le même sujet. L’exercice promet toutefois d’exacerber certaines sensibilités à cause de la pénurie implicite de flexibilité à l’endroit du sacré dans certaines strates sociétales.

Le Québec s’était habitué au port de symboles religieux chrétiens. Avec le flux migratoire des dernières décennies, de nouveaux symboles ostentatoires sont entrés dans l’espace public. Portés en dehors de l’espace travail, la présence des signes religieux n’a pas soulevé de véritable opposition. C’est dans le site de travail que les critiques ont surgi. C’est là que François Legault les érige au rang de contraintes lorsqu’ils sont arborés par des personnes en autorité.
La question éthique est la suivante: celui ou celle qui arbore un vêtement ou un signe religieux sera-t-il en mesure de faire preuve d’impartialité face à un laïque ou le croyant d’une autre religion, sur lequel il exerce une autorité? En outre, François Legault sera-t-il légalement en mesure de les contraindre, tenant compte du libellé de Chartes des droits ou de la jurisprudence établie par les tribunaux en la matière? Les signes religieux susceptibles de prohibition sont essentiellement le crucifix des chrétiens, le turban des Sikhs ainsi que le voile musulman qu’il soit ou non intégral.
La question de la limitation du port des signes religieux est susceptible d’induire un arc de tension entre Québec et Ottawa. Déjà Justin Trudeau déclare qu’on ne saurait commander aux citoyens une façon spécifique de s’habiller. À cet égard, le Gouvernement fédéral détonne dans le décor des adeptes d’un site de travail exempt de signes religieux, avec le chef du Nouveau parti démocratique Jagmeet Singh qui porte le turban tout en assumant une fonction grandement constitutive d’autorité.
Ainsi, l’apparition des signes religieux dans l’espace de travail dissimule un clash de valeurs, le sacré n’étant pas réductible et se prêtant peu à la flexibilité. Cela survient alors que la vaste majorité des Québécois et des Canadiens ont quitté leur pratique religieuse traditionnelle dans les suites de la scolarisation massive des années soixante. De ce froment, les Chartes de droits et libertés individuelles ont surgi. Dès lors, il est devenu discriminatoire qu’une autorité impose une pratique religieuse quelconque.
Ce fut le cas dans l’affaire du Maire Tremblay. Sa prière chrétienne, à l’ouverture du conseil municipal de Saguenay, fut jugée discriminatoire par la Cour suprême car imposée à l’auditoire par une personne en autorité. Incidemment, François Legault pourrait utiliser le même argument pour limiter le port des signes religieux chez les titulaires d’autorité comme les cadres, les policiers ou les professeurs. En outre, ce dernier ne prévoit pas congédier ceux ou celles qui refuseraient d’obtempérer. Ceux-ci seraient alors replacés dans une autre fonction de proximité, ce qui n’irait pas sans créer de contraintes secondaires.
Les symboles religieux peuvent d’ores et déjà être contraints pour des raisons de sécurité. En ce qui concerne leur interdiction chez les fonctionnaires porteurs d’autorité, l’expérience peut être tentée en s’inférant de la même raison que celle mise en exergue par la Cour suprême dans l’affaire Tremblay en 2015 . Si par ailleurs, cette démarche ne passait pas le test de ladite Cour suprême, le Québec pourrait alors exercer son droit de retrait de la Charte canadienne des droits portant notamment sur la liberté de religion pour ensuite modifier sa propre Charte des droits et libertés de la personne sur le même sujet. L’exercice promet toutefois d’exacerber certaines sensibilités à cause de la pénurie implicite de flexibilité à l’endroit du sacré dans certaines strates sociétales.

Jean-Claude Bernatchez, professeur titulaire en relations de travail à l'Université du Québec à Trois-Rivières 

Opinions

Le Fonds de solidarité de la FTQ doit abandonner les énergies fossiles

Le Fonds de solidarité de la FTQ vient de rendre public son plan «pour réduire les gaz à effet de serre (GES) et freiner les changements climatiques», lequel propose d’agir en «leader de la transition énergétique juste» en cessant complètement ses investissements dans les projets d’hydrocarbures au Québec, en accompagnant les entreprises et investissant dans une économie faible en carbone.

Ce plan s’inspire également de la position de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) consistant à diminuer de 25 % l’intensité des émissions de ses investissements d’ici 2025. Comme la CDPQ a annoncé un virage important l’an dernier, nous avions salué l’initiative en précisant que cette cible devait rapidement être relevée pour faire face à l’urgence climatique. Force est d’admettre que le Fonds de solidarité n’a pas répondu à ce dernier appel.