Un avion de la CSeries de Bombardier

Un avion dont Boeing a peur

ÉDITORIAL / Les dirigeants de Bombardier savaient qu'ils devraient livrer bataille pour entrer dans le marché des grands de l'aéronautique. Mais même eux ont dû avoir le souffle coupé par la décision du département du Commerce de fixer à 220 % les droits compensateurs réclamés par Boeing.
Ce geste risque de couper les ailes d'un projet qui peine déjà à s'arracher du sol, à court terme du moins. C'est là l'objectif poursuivi par Boeing, qui ne se fait probablement pas d'illusion non plus sur ses propres chances de voir ces pénalités survivre à l'examen approfondi qui suivra immanquablement. 
En même temps, cet assaut frontal de Boeing et de l'administration Trump peuvent aussi être vus comme une forme de reconnaissance de la valeur du nouvel appareil. Il faut vraiment que cet avion constitue une menace pour qu'on déploie ainsi l'artillerie lourde à son endroit. 
En effet, dans sa version actuelle, la CSeries ne concurrence même pas les avions que construit Boeing aux États-Unis. Mais cela est un détail dans la mesure où l'appareil de Bombardier présente des avantages, tant au niveau du confort que de la consommation de carburant, qui font de lui un sérieux concurrent face aux technologies existantes. 
Boeing veut à tout prix éviter que Bombardier parvienne à implanter cette nouvelle plateforme, car tôt ou tard elle permettra à Bombardier d'empiéter sur son territoire. 
Si les assises de Bombardier étaient plus solides, elle pourrait peut-être encaisser ce revers temporaire, sachant qu'elle serait en mesure de rebondir éventuellement, mais l'entreprise traverse les pires turbulences de son histoire et son titre ne se transige toujours qu'aux environs de 2 $. Elle n'est pas dans une position pour soutenir une longue guerre d'attrition. Et Boeing fait tout pour exploiter cette faiblesse. 
Personne n'est dupe des manoeuvres du géant américain de l'aviation. Depuis une décennie, cette entreprise a elle-même reçu plus de 14 milliards $ en subventions diverses des États-Unis, selon Subsidy Tracker, un moteur de recherche spécialisé. Elle se classe au premier rang des bénéficiaires américains. 
Cet état de fait n'est d'aucune utilité, légalement, dans le dossier actuel, mais il sera sans doute utile politiquement. Ottawa devra défendre farouchement sa position parce que l'industrie aéronautique est un des 10 plus importants secteurs d'exportation au pays, presque autant que l'industrie forestière, et génère plus de 200 000 emplois. 
Ce conflit a le potentiel de déboucher sur une guerre commerciale. Le premier ministre Trudeau a déjà menacé de mettre le contrat des Super Hornet dans la balance, et la Grande-Bretagne a elle aussi haussé le ton. Le secrétaire à la Défense, Michael Fallon, laisse entendre qu'un contrat avec Boeing pour l'achat de 50 hélicoptères d'attaque pourrait être remis en question, et que de futurs appels d'offres pourraient aussi souffrir de l'attitude de Boeing. 
Londres a d'excellentes raisons d'agir, parce que la bataille menace des emplois de Bombardier à Belfast, une région-clé dans les négociations du Brexit et pour la coalition qui a permis au gouvernement de Theresa May de survivre à la dernière élection. 
Il faudra beaucoup de doigté pour trouver une solution, et la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a raison de dire que le Canada doit désormais apprendre à vivre avec un gouvernement protectionniste, même si elle n'a pas employé ce mot.