Le président américain désigné, Donald Trump.

Quand la fiction crée la réalité

ÉDITORIAL / Deux jours avant Noël, le ministre pakistanais de la Défense a fait monter la tension quand il a évoqué la possibilité d'un conflit nucléaire avec Israël, rien de moins. Il réagissait à un article dans lequel son homologue israélien aurait affirmé que «si le Pakistan envoie des troupes en Syrie, [les Israéliens détruiront] ce pays par une attaque nucléaire».
La réponse d'Islamabad? «Israël oublie que le Pakistan aussi est un État nucléaire...»
Cette escalade verbale était aussi inquiétante que ridicule, pour la bonne raison qu'aucun ministre d'Israël n'avait proféré les menaces en question. La nouvelle provenait d'un site Web qui, comme des milliers d'autres, publie des nouvelles qui n'en sont pas. Ainsi, une information totalement fictive a provoqué un événement tout à fait réel, comme ce fut le cas avec le «pizzagate», un scandale imaginaire qui a amené un tireur à ouvrir le feu dans une pizzéria de Washington. 
L'élection de Donald Trump nous a fait prendre conscience du pouvoir corrosif de la fausse nouvelle, qui devient un puissant outil de propagande lorsqu'administré à fortes doses. 
Le site qui avait diffusé le canular sur Israël, Awdnews, ne fait que ça. Il n'a d'autre raison d'être que d'alimenter l'antisémitisme - entre autres - en diffusant ce genre de bêtises. En 2014, le quotidien Le Devoir s'est retrouvé, bien malgré lui, au coeur d'une de ses fabrications. Le site rapportait qu'une supposée journaliste du Devoir, Charlotte Balzac, avait été enlevée par Daesh en Irak.
Le Devoir n'a jamais employé de journaliste de ce nom, et la photo qui accompagnait l'article était celle d'une journaliste sportive suédoise. Mais le Web étant ce qu'il est devenu, si on tape «charlotte balzac» dans Google, le moteur de recherche nous propose bêtement d'ajouter le mot «journaliste». Et sur les trois premiers articles qui trônent en tête de liste on retrouve, encore aujourd'hui, deux liens qui mènent vers le canular. 
Les canulars et les ragots ont toujours existé, mais, faute de moyens de diffusion, ils étaient confinés au bouche-à-oreille ou à des médias peu crédibles. Plus maintenant. 
Twitter et Facebook offrent désormais une tribune mondiale où la différence entre le vrai et le faux n'a plus vraiment d'importance. De faux «médias» voient le jour, génèrent des revenus, embauchent des employés pour écrire n'importe quoi, littéralement. 
Il y a quelque chose de profondément troublant à voir fondre le nombre de journalistes, pendant que se multiplient des organisations dont le modèle d'affaires est le mensonge et la tromperie. 
Nous devrions suivre l'exemple de l'Allemagne, qui prend ses responsabilités face au phénomène. Berlin a annoncé son intention d'adopter une loi pour endiguer ce flot de fausses nouvelles. En vertu de ce texte, lorsqu'une organisation, comme Facebook, a été avisée qu'elle diffuse une fausse information, elle dispose de 24 heures pour la faire disparaître. Et si une personne lésée par cette fausseté le demande, Facebook, ou Twitter ou toute autre plateforme, devra rectifier les faits, sous peine d'amende, voire d'emprisonnement. 
Cette approche soulève son lot de questions d'éthique et de dérapages potentiels, mais c'est un risque qu'on doit prendre, si on veut protéger le droit du public à l'information. Parce que ce droit n'a plus de sens à partir du moment où on crée des outils qui visent à empêcher la distinction entre le vrai et le faux.