Donald Trump a provoqué la Chine dans le dossier de Taïwan.

Président ou apprenti-sorcier?

ÉDITORIAL / Dans un peu plus d'un mois, Donald Trump aura les pleins pouvoirs du président des États-Unis. Mais ça n'est pas encore chose faite. Les 538 grands électeurs du Collège électoral devront d'abord passer au vote le 19 décembre et 10 d'entre eux ont demandé hier, dans une lettre ouverte, de recevoir plus d'informations des services de renseignement sur l'ingérence à laquelle se serait livrée la Russie dans cette élection. Il risque d'y avoir du sable dans l'engrenage, mais pas assez pour enrayer cette machine.
En 2008, à la première élection de Barack Obama, les réseaux sociaux avaient permis le recrutement et l'organisation de ses partisans. Avec l'élection de Donald Trump, on a vu l'autre face de ces outils, qui sont devenus des vecteurs de désinformation et de manipulation de l'opinion publique, d'une ampleur sans précédent. 
La façon dont M. Trump lui-même se sert de Twitter ne fait qu'ajouter à la confusion. Il lui suffit de quelques mots pour faire plonger le cours de l'action de Boeing, et celles de Lockheed Martin hier, dans des dossiers qu'il ne connaît que de façon superficielle. 
Son inexpérience menace des pans entiers de la politique étrangère des États-Unis. Ce qu'on voit jusqu'ici laisse penser qu'il pense pouvoir reproduire, en politique internationale, le comportement qu'il a adopté dans le monde des affaires : la provocation, le bluff, l'intimidation.
Le problème, c'est qu'il joue avec des forces qui le dépassent totalement, comme un apprenti-sorcier. Des populations entières risquent de souffrir de son inconscience, de son improvisation, en un mot, de son incompétence. Il a provoqué inutilement et maladroitement la Chine dans le dossier de Taïwan. C'était probablement son intention, mais les dirigeants chinois ne sont pas de petits hommes d'affaires qu'il peut manipuler à sa guise.
On voit avec inquiétude le gouvernement de la plus grande puissance au monde basculer dans l'irrationnel, le mensonge pur et simple, où les croyances remplacent les faits, la réalité. L'homme qui disait en campagne vouloir «drainer les marécages» de Washington y plonge maintenant tête première. Celui qui a stigmatisé Clinton pour ses liens avec Wall Street a confié des postes-clés de son cabinet à des dirigeants de Goldman Sachs. 
Ceux et celles qui ont voté pour lui en croyant qu'il prendrait le parti des faibles contre les puissants, des travailleurs contre les corporations doivent se préparer à un réveil pénible, si seulement ils acceptent d'ouvrir les yeux. Jusqu'ici, ils n'ont montré aucun appétit pour ce genre de lucidité.
Les révélations de la CIA sur l'ingérence russe pourraient bouleverser l'échiquier politique, si elles sont appuyées sur des preuves solides et concrètes, ce dont il est permis toutefois de douter. 
Car aucun élément de preuve n'a encore été rendu public, et ça pose problème. La démonstration a été faite que l'infiltration des banques de données des démocrates, et aussi des républicains, porte la signature des renseignements russes. Mais cette preuve essentiellement technique ne suffira pas à faire pencher la balance de l'opinion publique. 
Cette intervention, quelques jours avant le vote du Collège électoral, rappelle celle du directeur du FBI, James Comey, en campagne électorale, qui a probablement coûté la victoire à Mme Clinton. 
La malheureuse ironie, c'est que jamais ces électeurs n'ont eu accès à une si grande quantité d'informations, et jamais n'auront-ils été plus manipulés qu'ils le sont présentement.