Le candidat à la chefferie du Nouveau Parti démocratique (NPD) Jagmeet Singh

Plus important qu'un turban

ÉDITORIAL / Il y a quelque chose de paradoxal à entendre des politiciens se servir de la laïcité pour excommunier d'autres politiciens. Il y a toujours eu une certaine similitude entre politique et religion, après tout.
Le député néodémocrate Pierre Nantel s'est mis les pieds dans les plats lors d'une entrevue qu'il accordait à Radio-Canada, quand il a affirmé, à propos du candidat à la chefferie de son parti Jagmeet Singh, qu'il y a «des incompatibilités avec ce que les Québécois veulent voir dans leurs chefs publics, dans les politiciens. On ne veut pas voir de signes religieux ostentatoires, on croit que ce n'est pas compatible avec le pouvoir, avec l'autorité.»
À sa décharge, il n'est pas toujours facile pour un Québécois de naviguer dans ces eaux où la rectitude politique et les euphémismes triturent le langage, et aussi la pensée. Il faut des talents d'acrobate pour conjuguer à la fois nos idées de liberté et d'ouverture avec les contraintes qu'on voudrait imposer au nom d'une laïcité qui rime un peu trop, parfois, avec conformité. 
On leur imagine beaucoup de pouvoir, ces fameux «signes religieux ostentatoires» qui menaceraient apparemment la neutralité religieuse de notre État, et sa laïcité. Il y a quand même déjà cinq députés sikhs à Ottawa, et plus de 10 députés musulmans. Le Parlement fédéral ne s'en porte pourtant pas si mal. 
Le problème, au Québec, n'est pas vraiment le risque de voir l'Assemblée nationale adopter des lois dictées par le catéchisme ou le Coran. C'est plutôt d'attirer des candidats provenant des minorités. Rappelons que depuis le départ de Fatima Houda-Pépin, il n'y a aucun député sikh ou musulman à Québec. Ça aussi, ça pose des problèmes quand vient le temps d'aborder ces questions qui dominent l'agenda politique depuis plusieurs années.
Les données montrent que les musulmans, hindous, sikhs et bouddhistes prennent une place grandissante de l'immigration. Ils ne représentaient que 3 % des immigrants arrivés au pays avant 1971. Depuis 2001, cette proportion a dépassé les 30 %. Toronto est la ville canadienne qui compte la plus grande population musulmane, soit un peu plus de 425 000. Montréal suit avec un peu plus de 220 000. Il faudrait chercher des façons pour que cette présente soit mieux reflétée, plutôt que moins, dans nos instances politiques. 
M. Nantel n'a jamais prétendu que Jagmeet Singh n'avait pas le droit de se faire élire ou de diriger un parti, mais ses propos montrent à quel point le discours identitaire que défend une partie du mouvement nationaliste québécois nous entraîne sur un terrain glissant. 
Il dit souhaiter que les candidats à la chefferie du Nouveau Parti démocratique puissent «naviguer ce débat».
Si quelqu'un a appris à naviguer là-dedans, parce qu'il y a été exposé depuis sa plus tendre enfance, c'est bien Jagmeet Singh. La façon dont il a désamorcé un affrontement avec une activiste hostile à Brampton, au début du mois, a démontré une chose importante : c'est qu'il met ses paroles en pratique même en situation difficile.
Jusqu'ici, la capacité qu'il démontre à franchir les fossés culturels, et éviter les pièges qui lui sont posés, est beaucoup plus importante que le bout de tissu qu'il porte sur la tête.
Cela fait-il de lui le meilleur candidat? C'est une autre question. À partir de maintenant, ce sont les membres du parti qui devront y répondre.