Une cérémonie de citoyenneté canadienne à Vancouver

L'irrationnelle peur de l'autre

ÉDITORIAL / Le récent sondage CROP/Radio-Canada sur les sentiments des Canadiens à l'endroit de l'immigration nous déconcerte autant sinon plus qu'il nous éclaire. Même un événement aussi tragique que celui qui a coûté la vie à six des nôtres ne parvient à combler qu'une infime partie du fossé qui nous sépare de l'autre.
Le Canada s'est pourtant développé grâce à l'immigration, entre autres. Le phénomène n'a rien de nouveau, ni la peur qui l'accompagne, il change seulement de visage. Les données compilées par Statistique Canada depuis 1871 montrent en effet que la proportion de la population qui est née en dehors du pays se maintient la plupart du temps aux environs de 15 %. Elle est en hausse depuis 1990 et se situe maintenant à 20 %. 
Selon CROP, un peu plus du tiers de la population (38 %) croit qu'il y a 1 : trop d'immigration et que 2 : cela «menace la pureté du pays». Comme ces deux affirmations proviennent d'une seule question, difficile de savoir combien sont d'accord avec la première sans l'être avec la seconde, mais CROP nous indique tout de même que ce sentiment s'exprime au même niveau depuis au moins 1990. 
Par ailleurs, deux tiers des répondants, au Québec et dans tout le pays, craignent que notre culture et notre identité deviennent minoritaires à l'avenir. Cette réaction face à l'immigration est probablement universelle, à divers degrés. Elle est aussi irrationnelle. 
Ceux qui sont le plus à risque de voir leur identité et leur culture changer ce sont les nouveaux venus, qui ont besoin de s'intégrer au marché du travail, et dont les enfants vont tôt ou tard vouloir se fondre dans leur société d'adoption, beaucoup plus que l'inverse. 
La même proportion - environ 68 % - croit que les immigrants «devraient mettre de côté leur culture et adopter la culture canadienne», un sentiment plus prononcé depuis 2006 au Québec. Comment expliquer alors que 78 % de la population dise croire que «les autres cultures ont beaucoup à nous apporter»? 
Désolé, mais ça ne tient tout simplement pas la route. On ne peut pas à la fois croire que l'immigration menace notre culture, que les immigrants doivent mettre la leur de côté, mais que ces mêmes cultures ont beaucoup à nous apporter. 
Nous avons publié, hier dans ces pages, une analyse étoffée de l'économiste Gérard Bélanger sur la corrélation entre le faible taux de chômage de Québec et le faible pouvoir d'attraction de la région. 
Dans des villes comme Toronto - une des plus cosmopolites au monde - et Vancouver, une forte croissance est associée avec un fort taux d'immigration - plus de 40 % - soit deux fois la moyenne nationale de 20 %. Montréal se rapproche de la moyenne, à 26 %, mais Québec se retrouve tout au fond du classement, avec à peine 4,4 % de sa population composée d'immigrants. 
Ce n'est ni un signe de santé ni un indicateur de prospérité. L'uniformité de Québec nous prive d'un apport essentiel d'idées, de compétences, de talent, sans lequel aucune société ne peut vraiment prendre son essor. 
Les données les plus frappantes du sondage CROP montrent que la peur de l'autre se cristallise surtout contre les citoyens de confession musulmane. Un tiers des répondants croit même que le gouvernement devrait interdire l'immigration musulmane, purement et simplement. C'est beaucoup. Le Québec n'est pas une exception, malheureusement, ni le Canada, mais ce portrait nous rappelle que nous pouvons faire mieux, beaucoup mieux.