Kevin O'Leary à sa sortie d'un studio de télévision de Toronto, mercredi.

Les grenouilles et le boeuf

ÉDITORIAL / Contrairement à la nature, la politique ne semble pas avoir horreur du vide. Sinon comment expliquer Kevin O'Leary ou Kellie Leitch?
Après avoir attendu, peinard, que le débat en français soit passé, M. O'Leary a confirmé ce que tout le monde savait déjà, c'est-à-dire qu'il sera candidat à la direction du Parti conservateur. On fait grand cas de son incapacité à parler la langue officielle de sa province de naissance, mais le problème avec lui est plus profond.
Parce que Kevin O'Leary n'existe pas. Enfin, pas vraiment. Il n'est que le produit de notre imagination. 
Allez jeter un coup d'oeil à kevinoleary.com, page d'accueil du O'Leary Financial Group, un groupe «financier» qui, curieusement, n'offre aucun produit financier. Il y a bien une compagnie qui offre de petits prêts aux PME, mais M. O'Leary ne fait que lui prêter son nom.
Sinon, le «groupe financier» compte une poignée de compagnies dénichées au hasard de ses émissions de télé, Dragon's Den et Shark Tank. De modestes PME qui vendent des cupcakes, des horaires aimantés, des gants protecteurs de manucure et autres bidules.
L'homme a déjà tenté de faire affaire dans la vente d'hypothèques et dans les fonds communs, et chaque fois il s'est cassé les dents. Solidement. Il s'est fabriqué un mythe selon lequel il aurait fait fortune grâce à la vente de compagnies dans le domaine du logiciel à la fin des années 90. Peut-être, mais c'était il y a fort longtemps.
Au cours des 15 dernières années, sa principale réussite a surtout été d'avoir fait croire à sa réussite... Assez pour devenir une vedette du petit écran au Canada anglais et pour exporter son grossier personnage aux États-Unis.
Kevin O'Leary n'a jamais montré de grand intérêt pour la politique. Il n'a ni programme ni idées à proposer. Pourtant, il fait la une des quotidiens et des bulletins de nouvelles anglophones.
Lui et Kellie Leitch sont des grenouilles qui essaient de se faire aussi grosses que Donald Trump. Ils utilisent le même procédé pour se faire remarquer des médias : la provocation. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'une supercherie.
M. O'Leary a créé son personnage de toutes pièces. Kellie Leitch, elle, s'est inventé un ennemi. Les «élites» sont ainsi, pour elle, ce que les moulins à vent étaient à Don Quichotte. Un danger imaginaire.
L'ex-ministre, chirurgienne, professeure d'université et ex-présidente de la Richard Ivey School of Business Centre, essaie de faire croire qu'elle incarne la lutte de classes contre les privilégiés de la société, dont elle fait partie. Ce ne serait qu'absurde si elle n'essayait pas, au passage, de gagner ses appuis sur le dos des immigrants.
De telles faiblesses auraient dû faire d'eux des candidats marginaux, mais ils trouvent néanmoins le moyen de retenir l'attention. Avec notre aide.
Si la dernière élection américaine nous a appris une chose, c'est que nous, journalistes et médias, devons y penser à deux fois avant de gonfler l'importance réelle de ces personnages, croyant ainsi alimenter la nôtre. C'est un petit jeu qui se joue à deux, car aujourd'hui, les outils de communication permettent de renverser les rôles, et le chasseur devient le chassé.