Chrystia Freeland monte en grade pour remplacer Stéphane Dion aux Affaires étrangères.

Le remaniement avant la tempête

ÉDITORIAL / Mieux valait procéder tout de suite avec un remaniement de quelques ministères stratégiques dans le cabinet fédéral que d'attendre d'y être contraint par les événements. Le moment était donc bien choisi, par le premier ministre Justin Trudeau, pour le premier véritable jeu de chaises musicales de son mandat, quelques jours avant l'entrée en fonction de Donald Trump comme président des États-Unis.
Le départ de deux ministres, Dion et McCallum, qui ont servi sous les gouvernements de Paul Martin et Jean Chrétien, permettra aussi à celui de M. Trudeau de s'affranchir de ce passé. Les deux ministres avaient pourtant livré la marchandise, McCallum dans le dossier des réfugiés syriens et M. Dion dans les négociations pour l'accord de Paris, avec Catherine McKenna.
Peut-être le premier ministre voulait-il compter sur des politiciens expérimentés en début de mandat pour donner de la stabilité à son Conseil des ministres, le temps d'évaluer les recrues qui seraient capables d'assumer ces fonctions.
Chrystia Freeland monte en grade pour remplacer Stéphane Dion aux Affaires étrangères. Elle semble avoir suffisamment de caractère et d'expérience en politique internationale pour assumer ces nouvelles fonctions. Le premier ministre semble croire qu'elle a plus d'atouts pour mener des discussions qui s'annoncent corsées avec le prochain gouvernement des États-Unis.
Mais son véritable test sera son rapport avec la Russie. Peu de temps avant son élection, elle écrivait que tôt ou tard, l'ouest devrait arrêter Vladimir Poutine. Les agissements de la Russie dans les élections aux États-Unis, dans les pays baltes et dans celles à venir en Allemagne, tendent à lui donner raison. 
Elle conserve la responsabilité des échanges commerciaux Canada-É.-U. Cela ampute sérieusement les responsabilités de son successeur au ministère du Commerce international, François-Philippe Champagne. Sans doute M. Trudeau a-t-il voulu s'assurer que ce dossier reste entre les mains d'une ministre qui a fait ses preuves. 
Le remplacement de Maryam Monsef aux Institutions démocratiques était inévitable, justement parce qu'elle a échoué dans un dossier majeur pour ce gouvernement. Mais pourquoi M. Trudeau a-t-il de nouveau placé son épineux projet de réforme du système électoral, qui exige des tractations délicates entre partis politiques, dans les mains de Karina Gould, nouvelle venue au cabinet sans grande expérience parlementaire?  
Pourquoi risquer de «brûler» une autre recrue plutôt que de lui offrir une véritable chance de s'illustrer. On a de plus en plus de raisons de penser que le premier ministre cherche à se défaire d'une promesse hâtive et irréfléchie.
Mais c'est Stéphane Dion qui aura le plus souffert de ce rebrassage imprévu des cartes. La politique aura été, d'une certaine façon, ingrate pour cet homme de principes et d'idées même si, au cours de ses 21 années de carrière, il a eu l'occasion d'assumer plusieurs importantes fonctions au gouvernement. Il se voit aujourd'hui contraint de tirer sa révérence avant d'avoir terminé son mandat.
Les souverainistes ne lui pardonneront jamais sa Loi sur la clarté référendaire, mais on devrait aussi se souvenir qu'il aura été l'un des premiers au gouvernement à mesurer l'urgence des changements climatiques et à vouloir s'y attaquer énergiquement.