L'ancien député conservateur québécois Hector-Louis Langevin est considéré comme l'un des architectes du système de pensionnats autochtones

Il faut parfois réécrire l'histoire

ÉDITORIAL / Les États-Unis sont profondément divisés à l'idée d'abandonner des symboles historiques, de déboulonner des monuments qui évoquent une partie honteuse de leur histoire. Comment se libérer du poids de l'esclavage si on continue de traiter en héros ceux qui ont provoqué une guerre pour défendre ce système?
Ce n'est pas un débat exclusif au pays de Lincoln. Il refait surface périodiquement chez nous, notamment lorsque l'Assemblée des Premières Nations a demandé, et obtenu, de renommer l'édifice Langevin en raison du rôle joué par Hector-Louis Langevin dans l'établissement des pensionnats autochtones. 
Cette fois, c'est un syndicat d'enseignants ontariens qui vient d'adopter une résolution demandant à toutes les commissions scolaires de la province de renommer les édifices portant le nom de Sir John A. MacDonald, afin de reconnaître le rôle central qu'il a joué en tant qu'architecte d'un «génocide», selon le syndicat, à l'endroit des peuples autochtones.
La requête n'est pas sortie de nulle part. Cela fait des années que l'héritage de cet homme politique, qui a vu naître la Confédération canadienne, est remis en question pour cette même raison. Il serait certainement beaucoup plus facile de fermer les yeux et laisser en paix nos monuments et nos édifices. Mais on ne peut pas éternellement prétendre que cet héritage tragique n'existe pas. Le colonialisme est au Canada ce que le racisme est aux États-Unis. L'asservissement d'une population entière, traitée comme une sous-classe d'humains, au profit de la majorité de race blanche. 
Il est vrai que ni MacDonald ni Langevin n'étaient des exceptions à leur époque. Leurs opinions reflétaient peut-être celles de la majorité de leurs semblables, mais la différence est qu'ils ont traduit ces croyances dans des lois, dans un système et des institutions fondées sur le racisme, qui ont eu des conséquences tragiques pour des générations entières. 
Le contexte de l'époque excuse ou explique bien des choses, mais ce n'est pas un sauf-conduit universel, sinon il vaudrait aussi pour les responsables du régime esclavagiste sudiste. 
Nous aussi avons un examen de conscience à faire, et il n'exige pas de gommer toute trace de l'héritage de John A. MacDonald. Il faut apprendre à faire la part des choses et reconnaître qu'il y a des endroits où l'hommage qu'on lui rendrait serait une insulte. Mais son nom est indissociable de l'histoire de la confédération et la tâche qui nous incombe est de reconnaître le bien qu'il a fait pour le pays, sans fermer les yeux sur le mal qu'il a causé. 
Réécrire l'histoire peut vouloir dire deux choses : soit qu'on essaie de la déformer pour qu'elle se plie à nos croyances, à nos sensibilités; soit qu'on élargisse le faisceau de lumière pour lui ajouter de la profondeur, explorer les coins qu'on a préféré, jusqu'ici, laisser dans l'ombre. Lorsqu'on cherche à créer des héros, il en résulte trop souvent une histoire unidimensionnelle, en noir et blanc, alors que la réalité est aussi complexe que colorée. 
Il ne faut pas non plus perdre de vue que le nom d'une école, l'emplacement d'une statue, sont d'une importance bien relative en fin de compte. Si nous voulons vraiment nous affranchir d'un héritage qui va bien au-delà d'un seul personnage politique, la seule chose à faire c'est de prouver qu'on peut faire mieux que lui, dans notre monde à nous. C'est la seule façon véritable de réécrire l'histoire.