Des réfugiés craignant d'être expulsés des États-Unis, passent illégalement la frontière pour demander l'asile au Canada.

De la patience et de la compassion

ÉDITORIAL / L'arrivée quotidienne de centaines de réfugiés originaires d'Haïti, qui traversent illégalement la frontière, ne teste pas seulement la capacité des services d'immigration du Canada. Elle constitue aussi un test pour nous tous, de notre ouverture et de notre compassion.
Ce n'est pas la première fois que le pays est confronté à un tel défi, et chaque fois, il faut faire un effort pour prendre un peu de recul et ne pas ajouter au caractère déjà dramatique de la situation.
Nous savons quel est l'élément déclencheur de cette ruée, et il ne provient pas de Port-au-Prince. Le signal envoyé aux communautés immigrantes, par l'actuel gouvernement des États-Unis depuis l'élection présidentielle, ne fait qu'aggraver les choses en provoquant la panique chez les réfugiés haïtiens. 
Les États-Unis ne sont pas le premier pays à vouloir mettre fin au statut temporaire qui permettait aux réfugiés du séisme de 2010 d'y vivre et d'y travailler. Le Canada avait lui aussi annoncé, en 2014, qu'il mettait fin à un moratoire sur les déportations d'immigrants d'Haïti et du Zimbabwe. Steven Blaney, à l'époque ministre de la Sécurité publique, soutenait que le pays des Caraïbes avait suffisamment récupéré depuis le désastre. 
Cette décision avait été renversée un an plus tard par le gouvernement Trudeau. 
La réalité est qu'Haïti se relève lentement, mais le pays a encore beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir se tenir debout. Depuis le tremblement de terre, deux autres crises ont ébranlé cette société déjà fragilisée. 
L'épidémie de choléra a fait, dans la foulée du séisme, près de 10 000 morts et touché plus de 800 000 Haïtiens jusqu'ici. Et l'année dernière, l'ouragan Matthew a causé des dégâts importants aux réseaux de la santé et d'éducation, qui peinent déjà à répondre à la demande. L'épidémie de choléra est maintenant en bonne voie de se résorber, le nombre de nouveaux cas est en diminution constante, mais les Nations-Unies peinent à financer l'effort nécessaire.
Le problème ne se limite cependant pas à la reconstruction en cours. Combien de temps s'écoulera-t-il avant la prochaine crise? D'ici novembre, avec la saison des pluies et des ouragans, on prévoit plus d'une dizaine de tempêtes et plus de cinq ouragans. La question n'est pas qu'hypothétique, car dans son état actuel, le pays est loin d'avoir atteint le niveau de résilience qui lui permettrait de répondre adéquatement à un autre désastre naturel. 
Dans ces conditions, comment se surprendre que les Haïtiens réfugiés aux États-Unis se tournent maintenant vers le Canada pour éviter d'être renvoyés dans leur pays d'origine? 
Plus de 50 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté dans un pays dont le produit national brut est anémique. Selon les Nations-Unies, alors que le PNB par habitant est de 14 028 $US pour l'ensemble de l'Amérique latine et des Caraïbes, il n'est que de 1657 $ en Haïti. 
Le Canada ne se retrouverait pas confronté à cet exode spontané sans d'une part la décision des États-Unis de mettre fin au statut temporaire de protection, et d'autre part sans le climat créé par les politiques d'immigration du nouveau gouvernement. Ce sont des décisions qui sont lourdes de conséquences et qui ne font qu'empirer les choses quand la communauté touchée est acculée au mur, sans aucune autre porte de sortie. L'heure est à la patience et à la compassion.