Si on veut agir efficacement contre le suicide en milieu autochtone, il faut le faire dans la langue et dans le territoire de ceux et celles qui se retrouvent en situation de crise. 

Apartheid? Là n'est pas la question

ÉDITORIAL / Le système canadien des réserves autochtones et la Loi sur les Indiens perpétuent-ils un régime d'apartheid pour les Premières Nations? Le rapport du coroner Bernard Lefrançois, sur une vague de suicides survenue en 2015 dans deux communautés autochtones de la Côte-Nord, Uashat mak Mani-utenam et Kawawachikamach, soulève cette question. Mais le mieux qu'on puisse faire, c'est encore de passer à côté.
Le commentaire du coroner part des meilleures intentions. Qui n'est pas outré par l'inégalité des conditions de vie entre Blancs et Autochtones? Mais la prévention du suicide, en milieu autochtone ou non, c'est comme la médecine d'urgence. Quand l'ambulance se présente aux portes, ce n'est pas le meilleur moment pour engager un débat de fond.
Il faut des gestes concrets, des actions coordonnées. Heureusement, le rapport du coroner ne manque pas de suggestions à cet égard. Mieux vaut se concentrer là-dessus. 
Le premier constat est une évidence, et le coroner a tout à fait raison d'en faire la priorité : si on veut agir efficacement contre le suicide en milieu autochtone, il faut le faire dans la langue et dans le territoire de ceux et celles qui se retrouvent en situation de crise. 
«Le Centre de prévention du suicide de la Côte-Nord est très peu utilisé par les Autochtones, constate le coroner. Il n'y a pas de répondants qui parlent l'innu ou le naskapi. Cette lacune laissait la clientèle autochtone sans possibilité d'obtenir le service», écrit M. Lefrançois.
Il demande la création d'une ressource spécialisée en matière de crise suicidaire, qui puisse offrir des services d'hébergement à court terme, qui aurait à son service du personnel spécialisé pour intervenir en période de crise et aussi assurer le suivi des personnes traitées. 
La ministre de la Santé publique, Lucie Charlebois, a proposé la création d'une table de discussion provinciale-fédérale, à laquelle siégerait aussi la communauté. Le Conseil d'Uashat mak Mani-utenam endosse le projet, mais il faudra s'assurer qu'on commence rapidement à jeter les bases concrètes de cette ressource et ses sources de financement. 
Le coroner demande aussi aux deux gouvernements, fédéral et provincial, de prévoir une ressource anglophone régionale qui puisse offrir ces services à la clientèle autochtone anglophone des nations cries, naskapies, inuites et micmaques. Là aussi, cette suggestion va de soi. 
La lecture du rapport montre que malgré les efforts et le dévouement du personnel au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Côte-Nord, les ressources sont souvent insuffisantes pour prendre le relais lorsque le patient retourne dans son milieu. 
Des personnes avec un lourd historique de pensées suicidaires et de tentatives récentes se sont retrouvées avec peu ou pas d'encadrement, pour ensuite glisser entre les mailles d'un filet qui n'était pas tissé assez serré. 
On ne peut pas minimiser l'ampleur de ce défi ni la complexité. La consommation de drogues et d'alcool amplifie le problème, puisque la moitié des tentatives de suicide survient quand la personne est intoxiquée. 
Un adolescent autochtone est cinq à six fois plus susceptible de se suicider qu'un autre adolescent dans le reste du pays. La volonté de s'attaquer au problème est là, mais les moyens continuent de ne pas être à la hauteur.