Une vigile regroupant des milliers de personnes avait eu lieu le 30 janvier 2017, au lendemain de la tuerie qui a fait six morts à la Grande Mosquée de Québec.

Penser d’abord aux victimes

ÉDITORIAL / C’était prévisible. Dans un Québec où des formations politiques voient un intérêt partisan à exploiter le «sentiment antimusulman» qui anime une frange de la population, la demande du Conseil national des musulmans canadiens qui réclame au premier ministre Justin Trudeau que le 29 janvier soit désigné Journée de commémoration et d’action contre l’islamophobie, ne pouvait que susciter la division et s’éloigner de son objectif.

En embrassant trop large, le Conseil fait dévier l’attention que le Québec et le Canada devraient porter aux six innocentes victimes de la tuerie à la mosquée de Québec, à leurs proches, aux survivants. Ceux-ci méritent la paix, le recueillement et non d’être entraînés dans un débat sur l’islamophobie où les partis politiques tentent de gagner des points.

Il était beau, émouvant et encourageant le grand mouvement de solidarité qui a déferlé l’an dernier à la suite du dimanche d’horreur à la mosquée de Québec. Tous unis — religions, origines, sexes et partis confondus — derrière la peine des membres de la communauté musulmane. Tous unis à décrier le geste fou du jeune tireur présumé Alexandre Bissonnette. 

«Ce n’est pas fleur bleue de dire qu’on veut une société plus fraternelle. Le défi est de le dire après, quand la frénésie se sera calmée, à ce moment lancer encore plus l’appel à la tolérance», avait déclaré le premier ministre Philippe Couillard. 

Le défi était en effet bien réel. Le refus d’un cimetière musulman à Saint-Apollinaire l’a bien illustré. Tout comme les positions adoptées par les différents partis politiques pour défendre l’identité et les valeurs québécoises ou pour se présenter comme les défenseurs des minorités. Rappelons-nous aussi la confusion, les tiraillements et la surenchère entourant le projet de loi 62.

Le «sentiment antimusulman» qui anime certains citoyens commande pourtant que les élus interviennent avec prudence, avec sagesse plutôt que d’attiser la méfiance et les craintes. La même exigence vaut pour les médias. 

S’il est ridicule de dire que tous les Québécois sont islamophobes, il l’est tout autant de prétendre qu’aucun Québécois ne l’est et que tout le Québec est ouvert et accueillant Il y a des Québécois et des Canadiens islamophobes comme il y a des Québécois et des Canadiens antisémites, racistes, sexistes, homophobes.

Si la commémoration du drame du 29 janvier est essentielle pour rappeler où peuvent mener la haine et la peur de «l’étranger», faut-il pour autant en faire une journée contre l’islamophobie? Il en existe déjà une au niveau international. Comme le 8 mars est la journée internationale des femmes, ce qui n’empêche pas chaque pays de lui donner une couleur propre. Il est aussi illusoire de miser sur une journée. La vigilance et la sensibilisation doivent être quotidiennes et dans toutes les sphères d’activités. 

S’opposer à ce que le 29 janvier devienne à la fois une Journée nationale de commémoration et d’action contre l’islamophobie ne signifie pas cependant que le Québec et le Canada n’ont pas à être proactifs pour éviter d’autres drames, d’autres crimes haineux liés à la religion et à l’origine, dont la communauté musulmane n’est pas l’unique cible au pays. 

Statistique Canada relevait en décembre que l’augmentation la plus importante du nombre absolu de crimes haineux déclarés par la police au pays est au Québec. «Cette hausse est surtout attribuable à un nombre plus élevé de crimes contre les Arabes, les Asiatiques de l’Ouest, la population juive ainsi que les crimes contre une orientation sexuelle». Les crimes haineux rapportés au Canada sont aussi plus violents. 

Une journée contre l’islamophobie pourrait certes donner bonne conscience, mais ne règle pas tout.