Malgré que les hommes soient surreprésentés par rapport aux femmes en ce qui a trait à certains problèmes sociaux, ils consultent dans une proportion d’une fois et demie à deux fois moins les services sociaux et de santé que les femmes.

Penser autrement l’aide aux hommes

Il est une réalité qui est peu connue, peu médiatisée : l’aide apportée aux hommes vivant des difficultés a un impact tangible sur les femmes, les enfants et la société. Tant la littérature scientifique que la pratique sociale confirment cet état de fait. Ainsi, l’aide aux hommes — comme l’aide aux femmes — se doit d’être considérée dans la perspective d’un écosystème ayant des effets directs sur les familles et les communautés.

Un changement de culture nécessaire

Cette manière de positionner l’aide invite à décloisonner la réflexion sur différents angles. En premier lieu, il faut quitter la traditionnelle opposition stérile entre les ressources accordées aux femmes et aux hommes respectivement. Ce qui doit plutôt être recherché, c’est de miser sur les ressources les plus susceptibles d’améliorer la santé et le bien-être des femmes, des hommes et des enfants, et de lutter contre les inégalités des sexes qui entravent la vie familiale et communautaire. 

En deuxième lieu, il faut accepter socialement que les hommes fassent aussi partie de la solution et pas seulement du problème quant à la recherche des moyens pour contrer les inégalités des sexes et quant à la recherche du bien-être des familles. Ce point de vue présuppose, par ailleurs, un travail important et constant auprès des hommes, en particulier auprès des nouvelles générations en milieu scolaire, sur leur mode de socialisation et les stéréotypes de genre véhiculés ainsi que sur l’importance de l’équité entre les sexes et les avantages de cette recherche d’équité pour les femmes, mais aussi pour les hommes, faut-il souligner ici.

En troisième lieu, un changement de culture auprès des organismes apportant de l’aide psychosociale aux hommes serait indiqué afin que, progressivement, dans les conseils d’administration, il y ait des femmes. L’inverse est également souhaitable, soit la présence d’hommes dans des organismes d’aide s’adressant aux femmes. Cette façon de faire contribuerait à faire profiter les organisations des sensibilités féminines et masculines dans le regard porté sur les enjeux et les services à offrir. 

Un centre de ressources pour hommes, soit l’AutonHommie à Québec, l’a expérimenté avec succès après plus de 30 ans, sans présence de femmes au conseil d’administration. Contrairement à une certaine époque, cela présuppose de reconnaître qu’une femme peut très bien réfléchir avantageusement — et d’une manière complémentaire — sur l’aide à apporter aux hommes et l’inverse également pour les hommes. Ce changement de paradigme s’accorde davantage avec l’esprit des nouvelles générations qui sont plus ouvertes et tolérantes à la différence. 

Enfin, la contribution des conjointes dans l’aide à offrir aux hommes est, d’expérience, importante. C’est une réalité parfois sous-estimée. C’est la raison pour laquelle une implication plus fréquente des femmes sur le plan de l’intervention dans la lecture des problèmes de leur conjoint et dans les solutions à privilégier peut constituer un avantage certain. D’expérience, l’engagement des hommes dans leur cheminement personnel et l’efficacité des interventions mises de l’avant dans le quotidien vécu se trouvent souvent accrus lorsque la conjointe participe aux rencontres en suivi individuel, à un stade de ce suivi. 

Pourquoi aider les hommes?

Les recherches les plus récentes sur les hommes au Québec soulignent qu’ils sont affectés par des problèmes sociaux et de santé qui leur sont plus spécifiques ou dont la prévalence est nettement plus élevée que celle des femmes (Tremblay et al., 2016). Cela commence dès l’enfance. Ainsi, par rapport aux filles, les garçons accusent un retard quant au développement cognitif et langagier ainsi qu’aux habiletés de communication et aux connaissances générales (Simard et al., 2013). Toujours chez les jeunes, les troubles de déficit de l’attention et d’hyperactivité sont, en proportion, davantage présents chez les garçons que chez les filles avec un sommet à l’âge de 9‐10 ans (Lesage et Émond, 2012). Plus tard, à l’adolescence, le décrochage scolaire affectera 1,5 fois plus de garçons que de filles (Conseil du statut de la femme, 2016). 

À l’âge adulte, les hommes sont surreprésentés dans la colonne de certains problèmes sociaux et de santé. C’est notamment le cas pour l’itinérance (près de quatre itinérants sur cinq sont des hommes), la criminalité (plus de 90 % des places en prison sont occupées par des hommes), le suicide (3,5 fois plus d’hommes que de femmes s’enlèvent la vie), les blessures et les accidents mortels (près de deux fois plus d’hommes que de femmes décèdent en raison d’accidents et de blessures), la violence ainsi que l’abus de consommation de drogues et d’alcool (selon les indicateurs retenus, la prévalence est toujours plus significativement élevée chez les hommes) (Roy et al. 2017).

Malgré ce portrait, les hommes consultent dans une proportion d’une fois et demie à deux fois moins élevée les services sociaux et de santé que les femmes. Des résistances liées à la socialisation masculine traditionnelle expliqueraient en grande partie ce constat. Mais d’autres facteurs tiendraient aussi à une méconnaissance des réalités masculines dans les organisations de services. D’où l’existence d’un soliloque entre les hommes et les services!

Même exercice pour les femmes

Le même exercice pourrait être fait pour les femmes. Les résultats indiqueraient également des problèmes importants justifiant des actions collectives majeures, notamment celles visant à réduire les inégalités des sexes. La question qui nous occupe n’est pas de savoir qui peut gagner à la loterie de la misère dans une lutte entre les hommes et les femmes pour s’approprier les ressources d’aide, mais bien de prendre acte des enjeux importants — peu importe le sexe — dont les conséquences agiront de toute manière sur l’autre sexe, les enfants et la société. 

Les recherches et la pratique ont permis, avec le temps, de mieux comprendre et mesurer l’impact sur les femmes, les enfants et la société, des problèmes existants chez les hommes, et des interventions effectuées auprès d’eux. Ils plaident en faveur d’un changement de culture sur le plan de l’aide et de multiplier les passerelles entre les hommes et les femmes sur le plan des organisations des pratiques d’aide afin de profiter pleinement de cette synergie.

Jacques Roy, sociologue, Professeur associé à l’UQAR