Paul Gérin-Lajoie en 1966

Paul Gérin-Lajoie à l’origine de l’informatique au gouvernement du Québec

À l’occasion du décès de Paul Gérin-Lajoie, personne probablement n’attirera l’attention sur le fait que ce ministre est à l’origine des services informatiques proprement dits au gouvernement du Québec.

Le ministère de l’Éducation vient d’être créé. Aux termes d’un rapport de trois mois que je présentais au ministère de l’Éducation en septembre 1964 — à la suite d’un mandat que m’avait confié le sous-ministre Arthur Tremblay — il était recommandé qu’un centre informatique, équipé d’un ordinateur de grande taille pour l’époque, soit créé au sein du ministère de l’Éducation. Seul existait au sein du gouvernement un centre de mécanographie relevant du ministère des Finances sous la responsabilité du premier ministre Jean Lesage qui s’était réservé la direction de ce ministère. De prime abord, la modernisation du centre de mécanographie relevait du premier ministre. Un tel nouveau centre commandait par ailleurs un budget considérable. Le ministre de l’Éducation avait donc une double démarche à entreprendre, deux défis à relever : que le premier ministre accepte de ne plus être le seul responsable de la bonification des services modernisés du traitement de l’information dans l’ensemble du gouvernement; obtenir le feu vert de la part du contrôleur des Finances (un Monsieur Dolbec?), un très haut fonctionnaire du régime Duplessis si je ne me trompe pas, mais encore en place.

Le ministre trouvait difficile la pilule à avaler. Je suis convoqué à une rencontre de trois personnes (des conseillers du gouvernement) qui me propose la création d’un comité pour étudier le projet. Je refuse de participer à un tel comité. La nécessité du centre proposé m’était d’une trop grande évidence. Via son sous-ministre, le ministre de l’Éducation demande alors de me rencontrer. Il tient à mieux comprendre le bien-fondé de la recommandation faite de doter le ministère qu’il dirige d’un centre informatique. Il désire se mettre «en bouche» les mots les plus pertinents pour mener sa double démarche. Accompagné du sous-ministre Tremblay, je me rends un soir au logement qu’il habitait. Pas facile de choisir les bons mots qui lui convenaient. Il se refusait à employer le mot «informatique», ce n’était pas français; dans les communications qu’il a préparées, il a sans doute utilisé l’expression «technique moderne de calcul», que je n’aimais pas. La rencontre aurait duré un peu plus d’une heure. Le sous-ministre n’a presque pas pris la parole. Je me devais de convaincre le ministre. Par la suite, j’ai été convoqué par le contrôleur des Finances pour justifier le budget proposé. Ce fut une courte rencontre de 20 à 30 minutes. Le ministre de l’Éducation a gagné son pari. Le ministère de l’Éducation a été autorisé à mettre en place ledit centre, devenu en quelques années l’un des plus importants centres informatiques au Canada. Avec d’autres artisans de la première heure, j’ai dû déployer des énergies et de longues journées pour qu’il en soit ainsi. Le «bébé» n’est pas venu sans douleur. Cette initiative de Gérin-Lajoie a déclenché progressivement la création d’autres centres informatiques au Gouvernement. Gérin-Lajoie a compris qu’il ne fallait pas seulement restructurer le système d’éducation, mais qu’il fallait en même temps l’outiller pour en favoriser la meilleure gestion possible. Le public n’avait pas connaissance de cette transformation intérieure de l’organisation technique du Ministère. Gérin-Lajoie ne s’est pas limité à ce qui accroissait son capital politique.

P.-S. À la réflexion, je constate aussi une fois de plus chez le premier ministre Jean Lesage, malgré ses allures de grandeur, un esprit de décision non centré sur sa personne.

André Juneau, ex-consultant auprès des gouvernements du Québec et du Canada