Où vas-tu quand tu textes en marchant?

Mardi, je suis partie faire mes commissions à pieds avec, comme toujours, ma caméra dans mon sac à main. J’ai dévié de mon chemin parce que j’avais le temps, et parce que je suivais les nuages. Le ciel était magnifique, bleu pur et les nuages immenses, blancs éclatants sous le soleil, changeant le paysage du ciel à toutes les minutes. Je photographiais le ciel, incluant tantôt un arbre en bas d’image, tantôt le Château, tantôt un clocher ou simplement captant les nuages sur ce fond bleu bonheur.

Évidemment, personne ne regardait le ciel. J’avais même l’air bizarre par ce que je faisais, c’est à dire regarder en haut. Environ 60 % des gens que je croisais, carré D’Youville, autour du parlement, et ensuite sur Grande Allée et aux abords des Plaines, partout, tout le monde marchait en regardant son iPhone. C’était absolument caricatural. On aurait dit une pièce de théâtre. Je devenais hors-norme à regarder la nature, le ciel, au lieu de marcher en regardant mon iMachin. Un peu plus et je m’excusais.

Une femme au volant traversant une rue transversale en regardant son iMachin, sans regarder devant. Et tous ces gens, le cou courbé, traversant la rue sans lâcher des yeux leur écran, comme si on allait annoncer d’une seconde à l’autre une attaque nucléaire. Je vois, j’observe, parce que je marche, parce que je n’ai pas de iTruc, parce que je vis dans la vie, que je n’ai pas d’écouteurs dans les oreilles. Je suis là, dans le vrai moment présent. Ironie vers ceux qui croient le vivre (le moment) par l’instantanéité de  leur téléphone intelligent. Tous ces gens à l’affût des textos sont dans leur bulle, continuellement. Absorbés, préoccupés, la face grave. Tellement le contraire de la liberté.

Je vis dans la vie. J’entends, je vois, je peux même aussi parler à des gens, voire à des inconnus! Je suis là. J’ai les yeux et les oreilles dans l’instant. On peut même me parler, car je n’ai pas d’écouteurs dans les oreilles, même pas de cellulaire dans la main. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir continuer à fonctionner ainsi. Suis-je en train de m’isoler du monde? C’est bien possible.

Je vois chaque jour, la majorité des gens au volant, texter, regarder leur téléphone intelligent comme si c’était la priorité de la vie.  Quels peuvent être ces messages, qu’ils attendent si incessamment? Sûrement rien d’urgent. Sûrement rien de pertinent. C’est donner de l’importance à rien. À des milliers de petits riens. Se sentir important, occupé, en demande. Plus facile que de rentrer dans l’instant présent d’alentour. Fuir dans son iPhone. Être occupé. Quelle aberration! Je n’en reviens pas. Une totale dépendance. Les gens sont devenus des machines à instantanéité. Des machines à surveiller les textos.

J’ai vu dans la publicité d’une clinique de santé qu’ils donnent des traitements pour problèmes physiques à cause des «cous penchés»!

Le traitement s’appelle «cous penchés»

Ces gens penchés, je les trouve pathétiques. Je les vois texter avec ferveur avec leurs pouces et je suis désolée. J’y vois la dépendance, le renfermement au lieu d’y voir l’ouverture, la disponibilité. Quelle invention! Dire que j’écris sur un clavier, avec tous mes doigts, presque les yeux fermés… à des gens qui répondent sur leur téléphone, avec leurs pouces!

Je vais dans un gym et je passe par le hall d’un hôtel. Dans ce hall, en tout temps, les gens ont la tête penchée sur leur téléphone ou tablette. Quelle est l’ivresse du voyage, si on ne se coupe pas du quotidien, si on ne se coupe pas tout court de tout ce qui est habituel?

Regardez les gens qui marchent en textant, au risque de leur vie en traversant les rues. Quand on peut observer que les véhicules passent sur les lumières rouges tout le temps empruntant des secondes de la traverse pour piétons.

Être libre, pour vrai, c’est marcher, entendre, voir, la tête relevée, regarder devant, en haut, et tout le tour. Ce n’est pas tout le monde qui se permet ça! Et vous, que voyez-vous quand vous textez en marchant?

Line Arsenault, auteure de bande dessinée, Québec