L’élection du président Iván Duque est une mauvaise nouvelle pour la démocratie colombienne, selon l’auteur.

Occasion historique perdue en Colombie?

Ce dimanche, il y a eu plusieurs «premières» lors de l’élection présidentielle colombienne : Iván Duque, le plus jeune président colombien de l’histoire moderne du pays, la vice-présidente Marta Lucía Ramírez, la première femme à occuper ce poste, le tout après que ce même candidat n’ait même pas assisté au débat pré-élections, contre son rival, Gustavo Petro. Malheureusement, ces «réussites» ne sont pas de bonnes nouvelles pour la démocratie...

Les élections transparentes en Colombie sont difficiles. Et ce n’est pas uniquement en raison de la fraude, mais plutôt parce que plusieurs mécanismes se sont établis depuis les origines du conflit armé. L’accès à certaines régions du pays est très limité et donc, certains territoires sont toujours aux prises avec des pressions des groupes armés. Depuis 2016, et face au vide politique et militaire laissé par les guérillas démobilisées, les paramilitaires ont repris le contrôle dans plusieurs zones rurales du pays. Sur les réseaux sociaux, ce dimanche, les activistes dénonçaient les pressions armées faites par ces groupes sur l’électorat pour empêcher le vote de gauche. De la même manière, le caciquismo local, soit la prise de pouvoir de certaines grandes familles depuis plusieurs générations dans les zones rurales du pays, rend extrêmement difficile le contrôle des votes qui sont achetés. Tout cela sans compter le parti pris des principaux médias du pays pour le candidat Duque.

Ceci étant dit, la campagne a été largement polarisée. L’enjeu principal? Le processus de paix signé en 2016 avec les Farc-ep, la plus vieille guérilla d’Amérique latine. C’est donc autour des questions de justice sociale, de réintégration des personnes ex-combattantes, des revendications LGBTIQ et de la peur du «castro-chavisme» que se sont articulés les débats de la campagne présidentielle. Bref, une continuité des questions qui ont poussé la population colombienne à voter «non» au processus de paix en octobre 2016. Et il semble que l’histoire se répète; la peur de l’entrée des Farc-ep en politique et la peur d’une économie calquée sur le Venezuela ont eu raison des propositions de changement de l’équipe de Gustavo Petro.

Les médias, les activistes en droits humains, les politiciens et politiciennes de gauche ont misé sur les réseaux sociaux et sur une image de «Colombie Humaine» pour dénoncer la continuité avec laquelle l’ex-président Álvaro Uribe Vélez tente de garder la main mise sur le pouvoir. Ce dernier a été président pendant deux mandats (2002-2008), puis sénateur et chef du parti qui appuie actuellement Iván Duque. Mais il est aussi présent depuis les gouvernements de Gaviria et Pastrana dans les années 90 et plusieurs enquêtes sont en cours : des accusations de paramilitarisme et de parapolitique pèsent contre lui. Il est donc l’incarnation de la perpétuation des mêmes familles de l’élite colombienne, ce qui a favorisé de hauts niveaux de corruption et de violences politiques. De fait, l’historien colombien Gonzalo Sánchez a clairement démontré dans ses nombreux ouvrages que le caciquismo, ou despotisme local, a été l’un des facteurs aggravants du conflit armé.

Tandis que même Noam Chomsky a donné son appui à Petro, dans le but également de soutenir les mouvements sociaux qui tentent de se faire entendre, plusieurs activistes en droits humains, scientifiques et professeurs ont manifesté, dimanche dernier, leur mécontentement face à la perpétuation des élites corrompues sous la figure d’Álvaro Uribe Vélez qui, et c’est presque un euphémisme, a su renouveler ses stratégies pour conserver son image de «patron» auprès de larges pans de la population colombienne.

Néanmoins, il y a une autre première qui saura réanimer les espoirs des mouvements sociaux : pour la première fois dans son histoire moderne de la Colombie, un candidat de gauche a réussi à passer au deuxième tour d’une élection présidentielle avec, à ses côtés, une candidate vice-présidente féministe. Et ce n’est pas peu dire dans un pays où les assassinats d’activistes et politiciens et politiciennes de gauche sont monnaie courante. Sous le hashtag #LaResistancia, les mouvements sociaux, forts de 8 millions de votes, sont déjà en train de s’organiser pour contrer les effets négatifs que cette élection aura sur les droits des femmes, des minorités, des groupes LGBTIQ+ et sur la démocratie en général. L’opportunité historique n’est pas perdue; au contraire, elle ne fait que commencer!

Priscyll Anctil Avoine, doctorante en science politique et études féministes à l’UQAM, membre fondatrice de la Corporación Descontamina (Colombie)