Contrairement aux banques alimentaires (photo), le modèle «Feed it Forward» surprend par son caractère inclusif. N’importe qui peut visiter le magasin et s’offrir un muffin ou une banane à 20$ l’unité, ou simplement quitter le magasin sans payer un sou.

Nourrir le suivant

Un magasin alimentaire unique en son genre au pays vient d’ouvrir ses portes à Toronto. On y invite les gens à payer ce qu’ils peuvent pour les produits afin de desservir les moins nantis et diminuer le gaspillage alimentaire. Ce modèle peut-il vraiment fonctionner?

Rarement peut-on visiter un magasin d’alimentation où tout est gratuit, enfin presque. Une épicerie «payez ce que vous pouvez» a ouvert ses portes à Toronto au cours de la dernière semaine. Un concept unique, intrigant, mais surtout précaire et dépendant d’une participation citoyenne de grande envergure. Pas évident.

«Feed it Forward», ou «Nourrir le suivant», provient d’une idée originale du chef torontois Jagger Gordon. Le concept de ce magasin, unique au pays selon certains médias, offre de la nourriture aux moins nantis par le biais de dons d’argent ou de nourriture. Contrairement aux banques alimentaires, le modèle de Gordon surprend par son caractère inclusif. N’importe qui peut visiter le magasin et s’offrir un muffin ou une banane à 20$ l’unité, ou simplement quitter le magasin sans payer un sou. «Feed it Forward» se veut un endroit ouvert, démocratique qui ne juge personne. Les riches y côtoient les pauvres pour se nourrir, pour recevoir ou pour donner.

Jagger Gordon n’en est pas à sa première mission sociale pour venir en aide aux gens démunis. Depuis déjà quelques années, il vise principalement à diminuer le gaspillage alimentaire en cuisinant avec des denrées jetées. Reconnu pour sa cuisine de rue clandestine et ses applications novatrices afin de rejoindre un auditoire qui a certes de la nourriture à offrir à ceux qui en manquent, le chef notoire Gordon se voit comme un courtier entre les mieux nantis et les démunis, tout en ayant à cœur la diminution du gaspillage alimentaire.

Plusieurs se demandent toutefois si le modèle fonctionnera à long terme. Vouloir payer au-delà de la valeur marchande pour des produits alimentaires ne convient pas à tout le monde, surtout lorsque le choix est limité. De façon inhérente, le consommateur cherche toujours les aubaines, principalement en alimentation. Pour les banques alimentaires, elles s’accommodent des restants. Alors, il faut adhérer à la cause pour visiter un tel magasin, purement et simplement.

Paradoxalement, le marché des banques alimentaires croît et demeure très compétitif. Il existe plus de 550 banques alimentaires au Canada et plus de 3000 différents programmes d’aide. La plupart de ces programmes desservent un public cible, tandis que certains autres s’orientent vers une vocation spirituelle ou religieuse. Les banques alimentaires se disputent une vive concurrence entre elles en sollicitant activement des denrées auprès de distributeurs, détaillants et restaurateurs. La plupart des détaillants et points de service alimentaires ont déjà des ententes avec des groupes de bienfaisance et offrent un crédit d’impôt aux donneurs. Certaines provinces vont même jusqu’à offrir un dégrèvement aux producteurs agricoles.

Se tisser une place au sein de ces programmes d’aide et desservir une clientèle de façon régulière nécessite un travail acharné. Avec ses quelques années de travail dans le domaine, Gordon possède déjà un réseau important bien établi à Toronto, mais le magasin est une autre histoire; des coûts fixes, des employés et des bénévoles, des règles de salubrité, des frais au-delà des coûts d’approvisionnement afin de satisfaire une clientèle peu ordinaire. Les risques, même bien calculés, rendent le modèle précaire. Il faudra vendre beaucoup de pains ou de yogourts portant une date de péremption dépassée pour financer tout cela. Mais tout reste possible, il s’agit simplement d’opter pour une bonne stratégie de communication.

L’avenir nous dévoilera le niveau de succès de «Feed it Forward». Selon toute vraisemblance, un jour les gens de Montréal, Vancouver et d’autres grandes agglomérations pourront accéder à une entreprise sociale du même genre, si cela n’existe pas déjà. Des franchises? Qui sait? Peu importe, «Feed it Forward» mérite une attention particulière puisque l’insécurité alimentaire devient une réalité pour presque un million de Canadiens, dont plusieurs enfants. Selon une récente étude de Campagne 2000, 14 des 30 pires circonscriptions en matière de pauvreté infantile se retrouvent en Ontario. Pas surprenant que «Feed it Forward» s’implante à Toronto.

Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politiques agroalimentaires, Université Dalhousie