«En tenant simplement compte de la disponibilité des espaces à construire dans la trame urbaine actuelle, le sacrifice de terres, dont la localisation stratégique et la valeur agronomique sont sans égales dans notre agglomération, relève d’une vision à courte vue, digne du vieux réflexe idéologique de nos "développeurs traditionnels"», signale l'agriculteur Jean-Pierre Amyot.

Non au sacrifice des terres agricoles

POINT DE VUE / En réaction à la chronique «Le "gaspillage" des terres agricoles» de François Bourque parue le 11 mai

Monsieur Bourque,

Dans ce vaste dossier longtemps négligé de la sécurité alimentaire, votre chronique au sujet du laxisme des uns et des autres sur la question des inondations établissait un parallèle intéressant avec l’indifférence relative à l’étiolement des terres agricoles. Bien qu’étant à des années-lumière de l’électrochoc anxiogène mais salutaire auquel vous référiez, votre argumentaire de samedi dernier au sujet du «gaspillage» de ces terres a induit d’âpres vibrations chez de nombreux partisans de l’agriculture locale.

Vos propos, au sujet des superficies dites à l’abandon, ramènent au goût du jour un vieux prétexte maintes fois utilisé, pour détourner l’attention et clore tout débat, à l’avantage des tenants d’une notion discutable de progrès, voire de développement. D’entrée de jeu, bien que vous agitiez avec vigueur le drapeau du gaspillage, j’aimerais attirer votre attention sur la forte croissance de la convoitise et de la valeur marchande des terres agricoles de notre région.

Les données que vous mentionnez dans votre chronique masquent certaines réalités telles que l’importance de la proportion des terres incultes et de la propriété de terres par des non-agriculteurs ainsi que la portée sous-évaluée des activités agroforestières. Que ce soit sous l’angle de l’environnement ou du point de vue de l’occupation du territoire, vos propos laissent croire que vous êtes d’accord avec l’orientation du Schéma d’aménagement de l’agglomération (SAD). Pourtant, ils s’appuient sur une rhétorique qui aurait pu conduire à une conclusion à l’opposé de la vôtre. En tenant simplement compte de la disponibilité des espaces à construire dans la trame urbaine actuelle, le sacrifice de terres, dont la localisation stratégique et la valeur agronomique sont sans égales dans notre agglomération, relève d’une vision à courte vue, digne du vieux réflexe idéologique de nos «développeurs traditionnels».

Au lieu de favoriser adéquatement la production d’aliments sains en son sein, la Ville de Québec se confine foncièrement dans un rôle de ville marchande. Faut-il le rappeler, l’Agglomération de Québec n’a jamais réalisée de Plan de développement de la zone agricole (PDZA). En majeure partie responsable de l’orientation du SAD, l’Accent d’Amérique s’est évertué ces dernières années à ostraciser la zone agricole. En guise de compensation, l’Agglomération a produit, en 2014, un document dont la vision centrale gravite essentiellement autour de la justification d’un nouveau marché public.

Monsieur Bourque, il est tout à votre honneur d’élever le regard de tous sur la réalité de l’agriculture de notre milieu. D’ailleurs, puisque le sujet semble de plus en plus vous intéresser, je vous invite à consulter, si ce n’est déjà fait, plusieurs des judicieux mémoires déposés dans le cadre des consultations publiques sur le SAD.

Enfin, dans une perspective d’ouverture nourricière en faveur de la tenue d’un véritable débat de société, je vous suggère, ainsi qu’à vos nombreux lecteurs, de prendre connaissance du best-seller allemand de Wilfried Bommert et Marianne Landzettel. Dans sa version française de 2019, il adopte le titre évocateur de La fin de l’alimentation. En somme, ne mettons pas tous nos œufs dans le même panier et prenons sérieusement en main la destinée de notre production alimentaire; les acquis et les habitudes d’hier n’ont peut-être plus guère de futur.