«Impossible de vivre confo en voyant les images des grandes villes du pays voisin dans ce qui ressemble à un début de guerre civile. Impossible de ne pas frémir aux chiffres encore exponentiels des ravages du virus, ailleurs», écrit Monelly Radouco-Thomas de Québec.
«Impossible de vivre confo en voyant les images des grandes villes du pays voisin dans ce qui ressemble à un début de guerre civile. Impossible de ne pas frémir aux chiffres encore exponentiels des ravages du virus, ailleurs», écrit Monelly Radouco-Thomas de Québec.

Ne soyons pas de ceux qui asphyxient

POINT DE VUE / «I can’t breathe.» George Floyd, Minneapolis 2020, 25 mai. Huit minutes quarante-six secondes vues en quelques heures dans le monde entier. Le petit écran a craché et recraché comme pour les tours jumelles, il y a bientôt presque 20 ans, les images de l’intolérable.

Des milliers de victimes depuis des mois qui n’arrivent plus à respirer et tant d’entre elles comme George Floyd qui ne respireront plus jamais. L’intolérable vu de face. Un genou meurtrier qui n’en finit pas d’écraser le cou de l’homme suffoquant sa vie. Le décompte chaque jour de milliers de morts succombant à quelques brins d’ARN. Même mois, mai. Minneapolis, Atlanta, New York suivies de toutes les grandes métropoles américaines en train de ressembler au Paris de 1968. Des images, des chiffres, inévitables, incontournables.

La pandémie avait isolé presque toute la planète chacun chez soi, en même temps qu’au front, des milliers avaient coûte que coûte tenté de continuer de faire rouler la machine parfois au prix de leur vie. Et elle avait roulé. Dans certains pays on était venu à bout de la bête. Dans d’autres, elle continuait de ravager. «L’histoire du monde», m’a-t-on récemment à plusieurs reprises répondu, alors que tranquillement installé dans un confort loin des brasiers.

Comment passer à côté de ce racisme si invraisemblablement encore existant, de cette oppression sous tant de formes des uns par les autres, de ces ravages de tout ordre du virus. Des maux, oui ravageurs, qui tous insidieusement continuent de contaminer, de se propager, de faucher des milliers d’âmes, sinon de vies. Et les mondes de chacun d’être si différents, chanceux ou non, vivables ou pas selon des millions de hasards et de circonstances. Mais les images, les chiffres, les mêmes, visibles pour tous et en même temps.

L’heure du déconfinement est venue dans la plupart de nos pays occidentaux. La, les suites dépendront bien sûr un jour d’un vaccin, mais pour l’instant relève du comportement de chacun. Se protéger, protéger les autres, n’est-ce pas un peu la définition de l’entraide? Facile au fond: se laver les mains, se tenir à deux mètres, porter un masque. Probable que si notre société reste responsable comme elle l’a été ici pendant le confinement, qu’il soit possible de venir à bout de la bête et de sa pandémie.

Mais ne devrions nous pas en profiter pour nous déconfiner aussi dans notre tête, dans nos petites idées du chacun pour soi? Il m’est impossible d’oublier les images du genou sur le cou de George Floyd. Impossible de vivre confo en voyant les images des grandes villes du pays voisin dans ce qui ressemble à un début de guerre civile. Impossible de ne pas frémir aux chiffres encore exponentiels des ravages du virus, ailleurs.

L’intolérable ne peut, ne doit pas être toléré. On n’a pas besoin d’être infecté pour être affecté, si vrai. Pour beaucoup d’entre nous, les consciences sont aiguisées, touchées, révoltées. Le dire pacifiquement, constructivement est un début. Les autorités font ce qu’elles peuvent lorsqu’elles sont de bonne volonté, ce qui n’est pas le cas partout. Mais soi-même n’a-t-on pas une part si petite soit-elle dans l’univers, à jouer. Quelle est-elle? La trouver, l’œuvre d’une vie. Comment être propre, comment se laver non pas seulement les mains, mais la tête de ce qui contamine, de ce qui détruit? Nous nous tenons à deux mètres et portons un masque pour nous entraider, éviter la propagation du virus. Comment s’entraider à éviter, à éteindre un autre mal tout aussi insidieux.

Celui qui a permis qu’en 2020 un homme soit asphyxié sous le genou d’un policier. Celui, ne l’oublions pas, qui aussi a permis que trois autres témoins présents n’aient rien fait pour l’en empêcher? N’est-il pas nécessaire de se poser la question de ce que l’on aurait pensé et surtout fait si c’était nous qui avions été le, les témoins? Car nous le sommes tous un jour ou l’autre, au front, témoins. Et chaque petite action ou inaction peut peut-être faire la différence.

Les images de CNN doivent marteler en plus de l’intolérable, cette «question au monde», selon la si belle formule de Carl Jung, à laquelle nous devons chacun trouver une réponse. Non, l’histoire du monde n’est pas que l’intolérable, le racisme, la domination des uns par les autres, les guerres. Elle est remplie aussi de tout ce qui a permis que nous puissions être encore là. Ce qui a fait que l’humanité ne s’est pas éteinte à force de s’être entretuée.

Ceci est l’œuvre de tant d’êtres humains comme nous qui, dans l’histoire, peu importe leurs origines, leurs époques, leurs croyances, ont fait leur petit bout de chemin, à leur manière. Si la protection, le respect de soi-même et des autres, si l’entraide a déjà permis d’enrayer la COVID-19 dans plusieurs pays du monde, ne pourraient-ils pas aussi enrayer d’autres maux de l’histoire de l’homme? S’il a été possible d’éviter la propagation du virus ne pourrait-on pas penser en faire de même de ce qui s’appelle intolérance, domination de l’autre? Déconfinons-nous prudemment. Tentons chez nous d’enrayer le virus comme ailleurs et de sauver nos vies en se rappelant à jamais celles perdues par le virus bien sûr, mais aussi par tant d’injustices.

Mais n’oublions pas que nous sommes chacun une question posée au monde. Tentons d’y répondre avec hauteur d’âme. Celle qui nous aurait donné ce 25 mai 2020 si nous avions été à Minneapolis aux côtés du genou qui écrasait le cou de George Floyd, la présence et la conscience d’esprit et de cœur de s’interposer pour faire cesser l’intolérable.

Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui le regardent sans rien faire, savez-vous qui a dit cela? Les mots remontent au siècle dernier peu après la Seconde Guerre mondiale. Ils viennent d’un homme qui aurait pu s’en tenir à sa formidable pensée. Celle qui fit de lui l’un des plus grands physiciens de tous les temps. Et pourtant, il ne put rester indifférent à la ségrégation dont il était témoin dans ce pays d’accueil et de refuge que furent pour lui les États-Unis. Il lutta jusqu’à la fin, pour les droits civiques et contre la discrimination raciale. Il ne regarda pas sans rien faire. Puissions chacun de nous à notre manière, faire comme lui. En passant il n’était pas un très bon élève à l’école, mais son chemin il a plus que fait. Il s’appelait Albert Einstein. Il a fait ce qu’il avait à faire devant l’intolérable.

Tant comme lui l’ont fait, tant d’autres, non. Marchons dans les pas de ceux qui se sont tenus debout pour le vrai, le juste, l’équité, quelle qu’en soit l’échelle. Ce sont ces milliards de pas, qui les uns après les autres, ont forgé une humanité dont nous avons l’honneur et le privilège de faire partie aujourd’hui. Ceux qui lisent ceci, comme moi, respirent et sont en vie. Faisons en sorte ensemble pour que plus jamais l’intolérable fin de George Floyd ne se reproduise. Ce n’est pas écrit dans la Charte des droits et libertés, mais chacun ne devrait-il pas avoir le droit de respirer?

Ne soyons pas de ceux qui «asphyxient», peu importe la manière. Ne soyons pas de ceux qui ne font rien devant les asphyxiés. Chaque petit geste compte. Chaque souffle, surtout, aussi.