Pour ceux qui n’atteindront pas la LNH, soit 98 % d’entre eux, le réveil sera brutal. Ils se retrouvent sans profession et, plus souvent qu’autrement, sans diplôme selon les auteurs de la lettre.

Ne privez pas les jeunes hockeyeurs de leurs droits

Lettre à la ministre responsable du Travail, Dominique Vien

Depuis des années, une question cruciale est discutée au sein du milieu du hockey québécois : les jeunes joueurs de la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) sont-ils ou non des professionnels? Les parlementaires débattent ces jours-ci de votre projet de loi sur les normes du travail, dont le premier article pourrait trancher pour de bon cette question, sans qu’aucun réel débat public n’ait eu lieu et au détriment des droits de centaines de jeunes sportifs québécois. La semaine dernière, des voix se sont élevées pour vous interpeller sur cette question. En tant qu’anciens joueurs de hockey, nous souhaitons faire écho à leurs craintes et nous vous invitons à changer d’avis en retirant l’article 1 de votre projet de loi. 

En effet, le premier article de votre projet de loi exclut du champ d’application des normes du travail les «athlètes dont l’appartenance à une équipe sportive est conditionnelle à la poursuite d’un programme de formation scolaire». Pour des centaines de jeunes Québécois, cet article représente une injustice grave. S’il est adopté, il les privera de nombreux droits en venant officialiser la situation de précarité dans laquelle ils se trouvent trop souvent.

La situation des jeunes athlètes de la LHJMQ est très particulière. Ils sont repêchés alors qu’ils sont encore au secondaire en vertu de règles identiques à celles de la LNH; ils jouent à temps plein pour des équipes constituées en entreprises privées (dont certaines appartiennent à de grandes entreprises comme Québécor, Irving ou McCain) et qui peuvent les échanger ou les renvoyer; ils n’étudient qu’à temps très partiel. Pire, ces jeunes athlètes sont les seuls à ne pas être réellement rémunérés au sein de la LHJMQ. Que ce soient les propriétaires ou les entraîneurs, en passant par les dirigeants et le personnel de soutien, tout le monde est considéré comme un «professionnel», sauf les principaux acteurs : les joueurs.

Ceux-ci sont hébergés chez une famille locale et ne reçoivent qu’une compensation de quelques dizaines de dollars par semaine. Pendant des années, ils mettent leurs études en veilleuse en espérant atteindre la Ligue nationale de hockey. Ils ne bénéficient d’aucune protection sociale, d’aucune garantie quant aux promesses qu’on leur fait. Pour ceux qui ne réaliseront pas leur rêve, soit 98 % d’entre eux, le réveil sera brutal. Ils se retrouvent sans profession et, plus souvent qu’autrement, sans diplôme. En avalisant leur statut controversé de non-professionnel dans votre projet de loi, vous officialisez cette position de vulnérabilité.

Madame la ministre, la situation des jeunes athlètes québécois au sein de la LHJMQ nécessite un réel débat de société. Les dirigeants de la ligue, les propriétaires d’équipe, les joueurs, voire la LNH elle-même, qui profite du talent développé ici, doivent être convoqués pour réfléchir à une solution avantageuse pour tous. Selon ce qui a été rapporté dans certains médias, c’est au terme d’une rencontre avec la direction de la LHJMQ que vous auriez décidé d’inclure cet article dans votre projet de loi. D’autres voix doivent être entendues. En tout premier lieu, les principaux concernés, c’est-à-dire les joueurs dont le travail permet à plusieurs équipes de faire des profits. Nous croyons qu’il est tout à fait possible de trouver une solution qui respectera les droits des joueurs tout en respectant les moyens financiers des équipes de la LHJMQ.

À titre de ministre, vous savez qu’un gouvernement doit être extrêmement prudent lorsque vient le temps d’exclure certains citoyens de la jouissance de certaines protections sociales fondamentales comme les normes du travail. Certains d’entre nous ont fréquenté la LHJMQ ou des ligues similaires. Certains d’entre nous se sont rendus jusque dans la LNH. Mais aujourd’hui, c’est à titre de citoyens que nous vous demandons de retirer l’article 1 de votre projet de loi et de permettre un débat public pour trouver les meilleurs moyens de protéger les jeunes joueurs de hockey, dont plusieurs sont des mineurs. Le gouvernement a le devoir de protéger leurs droits et non pas de les en priver.

Joé Juneau, ancien joueur de la LNH (1991-2003)

Loik Léveillé, ancien joueur de la LHJMQ (2012-2016) 

Les autres signataires : Marc Savard (LNH, 1997-2011), Eric Naud (LHJMQ, 1994-1997), Sammy Nasredine (LHJMQ, 1993-1997), Éric Charron (LHJMQ, 1987-1990; LNH, 1992-2000), David Gosselin (LHJMQ, 1994-1998; LNH, 1999-2001), Claude Lapointe  LHJMQ, 1985-1989; LNH, 1990-2003), Sylvain Blouin (LHJMQ, 1991-1993; LNH, 1996-2003), Pierre-Yves Giroux (LHJMQ, 1972-1975; LNH, 1982-1983), Bernard Rocheleau (LHJMQ, 1971-1974) et Nicholas Pard (LHJMQ, 2008-2010)