Régis Labeaume est maire de Québec depuis 2007.

Maires à vie

ÉDITORIAL / Bien sûr, nous sommes ici devant un cas où les messagers ont le jupon qui dépasse par-devant comme par-derrière : quand des candidats comme Anne Guérette et Jean-François Gosselin demandent de limiter le nombre de mandats qu'un maire peut remplir, tout le monde est tenté d'y lire un signe de frustration. Et il y a certainement de cela dans leur proposition. Mais on aurait tort de n'y voir rien d'autre...
Lundi, la cheffe de Démocratie Québec, Mme Guérette, a déclaré qu'il fallait interdire au maire de Québec de briguer un troisième mandat. «Il faut qu'il y ait un roulement, il faut que ça bouge. Un maire ne devrait pas être éternel». Ce à quoi le chef de Démocratie 21, M. Gosselin, s'est empressé d'acquiescer.
Évidemment, quand on obtient entre 10 et 15 % des intentions de vote (contre un écrasant 49 % pour Régis Labeaume dans un sondage Léger du début du mois), écarter un rival trop populaire peut sembler la seule voie pouvant mener à l'hôtel de ville. Nous sommes d'ailleurs très tentés d'interpréter la faiblesse des arguments invoqués lundi - soit essentiellement que le roulement serait une vertu en soi et l'idée qu'après deux mandats, un politicien devient soudainement incapable de «défendre le citoyen» - comme le signe que nous sommes bien devant un réflexe partisan.
Cependant, il arrive aussi que les intérêts politiciens s'alignent avec l'intérêt public. Et il se pourrait bien que ce soit le cas, ici.
Si des pays imposent une limite au nombre de mandats que des élus très hauts placés peuvent obtenir, c'est par crainte que leur démocratie ne devienne une dictature déguisée, soit parce qu'un poste concentre beaucoup de pouvoirs entre les mains d'une même personne, soit parce qu'un élu est si populaire (ou habile) qu'il devient indélogeable. La longévité politique et la concentration des pouvoirs vont souvent de pair, d'ailleurs.
À Québec, le maire dirige non seulement l'exécutif, mais il est aussi chef de parti et ses conseillers sont élus en même temps que lui. Cela en fait la locomotive et le patron incontesté de son parti, et lui donne donc un contrôle total sur le pouvoir législatif pour peu que son parti gagne une majorité au conseil. Il y a bien des contre-pouvoirs, Québec demeure évidemment une démocratie, mais notre système d'inspiration britannique donne beaucoup, beaucoup de poids au chef de l'exécutif.
En outre, on trouve une tendance troublante en lisant la liste des prédécesseurs de M. Labeaume. Celui-ci a succédé à Andrée Boucher, qui est décédée en fonction. Avant elle, Jean-Paul L'Allier a régné pendant 16 ans avant de décider de lui-même de ne pas se représenter. En 1989, il avait pris la place de Jean Pelletier qui, après 12 ans à la mairie, avait quitté de son propre chef. Avant lui, Gilles Lamontagne avait abandonné la mairie (après 12 ans lui aussi) pour se lancer en politique fédérale. Cela faisait «changement» puisque les deux maires précédents, Wilfrid Hamel (12 ans à la mairie) et Lucien Borne (presque 16 ans) avaient renoncé à se représenter pour des raisons de santé, à la fin de leurs vies.
Il faut remonter à 1938 pour trouver un maire sortant, Joseph-Ernest Grégoire, qui a perdu une élection à Québec. À l'évidence, il y a quelque chose ici - ainsi que dans plusieurs autres villes - qui semble donner un avantage prohibitif au pouvoir en place. C'est exactement à ça que servent les limites sur les mandats à la tête d'une administration publique. Alors, sans être une recette miracle, l'idée de Mme Guérette et de M. Gosselin vaut certainement la peine d'être débattue sérieusement.