Le chef du Parti libéral, Justin Trudeau

M. Trudeau et le je-m’en-foutisme éthique

POINT DE VUE / L’époque actuelle semble dévouée tous azimuts à l’éthique. Éthique de l’environnement, éthique animale, bioéthique par-ci, éthique des affaires par-là, quel organisme n’a pas son code d’éthique? Il y a même dans les parlements des commissaires à l’éthique.

Mais la fibre éthique est-elle si vivante qu’on le croit, avons-nous vraiment le souci éthique d’une vie bonne avec les autres ou choisissons-nous d’avancer dans «le grand élan vers le pire» (Cioran)? L’exemple désolant d’un chevalier blanc, d’un chantre urbi et orbi des valeurs morales, semble malheureusement illustrer un mouvement de je-m’en-foutisme éthique. Je parle du chef du Parti libéral, Justin Trudeau.

Interrogé au premier jour de sa campagne électorale sur la révélation du Globe and Mail qui titre que le bureau du PM a bloqué la GRC dans ses efforts pour faire la lumière sur l’affaire SNC-Lavalin et les entraves à la justice, le chef Trudeau a répondu qu’il se soumettait à l’autorité du greffier comme gardien du secret du Conseil privé. Or, contrairement à la prétention du chef libéral, le greffier agit sous la recommandation du premier ministre. Celui-ci peut donc lever le secret du cabinet en sa totalité. Au chef libéral qui se trompe d’époque et agite encore le spectre Harper dans ses rassemblements, nous pourrions nous aussi rappeler le passé et évoquer le scandale des commandites, où les procureurs avaient entendu tous les témoins et avaient eu un accès très large aux documents du cabinet. M. Trudeau pratique-t-il la restriction mentale ou a-t-il peur de connaître le sort de Paul Martin?

Mais, à charge pour le chef libéral, il y a plus que la restriction mentale en cause. D’après le rapport accablant du commissaire à l’éthique Mario Dion, M. Trudeau aurait, par des «manœuvres troublantes», contrevenu à l’article 9 de la loi sur les conflits d’intérêts dans cette affaire (HuffingtonPost). Les éléments de preuve du commissaire l’amènent à conclure que les gestes posés par le bureau de M. Trudeau étaient «irréguliers» et auraient favorisé les intérêts économiques de SNC-Lavalin. M. Trudeau se serait servi de sa position d’autorité pour tenter d’influencer l’ex-ministre de la Justice et procureure générale du Canada, qu’il discréditait et instrumentalisait par le fait même.

Le pire, c’est que sur le fond, Justin Trudeau se justifie au nom de l’intérêt général et de la sauvegarde des emplois. Sur le plan de l’éthique, on ne peut justifier une violation de la loi et de la primauté du droit par le souci de la préservation d’emplois : une noble fin ne peut jamais justifier des moyens condamnables. 

Selon l’éthique kantienne, il est immoral d’utiliser une autre personne comme simple moyen pour une fin, et autrui doit, en toutes circonstances, être considéré avec respect comme une fin en soi. Et qu’on ne vienne pas plaider à la défense de M. Trudeau l’utilitarisme ambiant, le pur calcul coût-bénéfice en vue de l’intérêt général qui réduit la personne humaine à un simple support d’utilités. Le critère de l’utilité ne peut être accepté comme éthique publique d’une démocratie (John Rawls). Signe que le je-m’en-foutisme éthique se généralise, moult chroniqueurs politiques croient même que l’affaire SNC-Lavalin sera vite oubliée par les électeurs québécois. Étonnant, alors que la désinvolture de Trudeau a déjà été l’objet d’un blâme sévère par un autre commissaire à l’éthique en 2017 (les vacances des Fêtes 2016 qu’il a passées à l’île privée de son vieil ami milliardaire, l’Aga Khan, dont la fondation a reçu 310 millions du gouvernement fédéral depuis 2004). Devant des journalistes, le vacancier avait alors balbutié qu’à l’époque, ce n’était pas un problème. La répétition d’un conflit d’intérêts avant la «première», plus récente, d’un affligeant théâtre.

Sidérant! Et dire que le Québec pourrait même donner une majorité au chef libéral. Choisir d’avancer, vraiment?