Justin Trudeau

M. Trudeau et la conscience de façade

Au Québec on aime bien Justin Trudeau et on est prêt à tout lui pardonner, ou presque. Ne dit-on pas que l’amour est aveugle. Le Rapport de Mary Dawson, ex-commissaire fédérale aux conflits d’intérêts et à l’éthique, nous apprend beaucoup sur la perception que Justin Trudeau se fait de son travail de premier ministre. On y découvre un être étonnant qui se permet d’être au-dessus des lois, à condition de s’en excuser, ou qui les ignore tout simplement. Il se considère comme le chef d’une entreprise dont il doit présenter une belle image. En fait, il agit plutôt comme un démarcheur, comme un lobbyiste.

Le travail d’un premier ministre est beaucoup plus exigeant. Il ne peut être réduit à la seule dimension de bien paraître. Les limites de ce «rôle» qu’il se donne expliquent en partie ses échecs que l’on ne veut pas vraiment voir, car ils ternissent une image à laquelle on tient. Ses manques de jugement, ses erreurs de parcours, on préfère les garder sous silence. Pourtant, sa conception du travail de premier ministre devrait inquiéter, car elle a des répercussions sur les rouages de son gouvernement et sur sa gouvernance politique qui se révèle finalement très peu efficace.

Lors de l’enquête concernant ses vacances familiales sur l’île privée de l’Aga Kahn aux Bermudes, il a dit se percevoir comme «un chef d’entreprise, un chef qui doit transmettre les idées de son conseil exécutif, et représenter avec élégance son gouvernement, laissant le gros du travail à ses ministres et à ses hauts fonctionnaires» (sic). Pour lui, les rencontres «sont de nature purement cérémoniale, elles sont une façon d’enrichir la relation entre son vis-à-vis et le Canada, une façon de s’assurer, dans une stricte relation d’affaires, que toutes les parties vont dans la même direction». Un transmetteur? Un représentant? Un facilitateur…?

Or, n’est-il pas le premier ministre de ce pays, pas seulement un symbole et une image. Il n’a pas le droit d’ignorer la loi. Il doit accorder ses paroles avec ses décisions, les justifier devant la Chambre des communes, convaincre indirectement le Sénat et le peuple canadien tout entier. Il doit se préoccuper de l’élaboration précise et de l’implantation des politiques. Pas seulement faire des promesses et des tournées pour soigner sa popularité ou pour gagner le vote des jeunes. A-t-il vraiment pesé les conséquences de sa légalisation de l’usage récréatif du cannabis?

Il est le chef d’une fédération. De ce fait, il doit promouvoir un équilibre entre les provinces, y compris le Québec, en vertu des lois constituantes et du partage des compétences prévu par la Loi suprême du Canada.

Va-t-on indéfiniment lui pardonner les erreurs de son gouvernement dans les décisions qui concernent Bombardier, le chantier maritime de la Davie à Lévis, l’entreprise Netflix qui ne paie pas sa part d’impôts? Ne pourrait-il pas se choisir une équipe capable de régler le cafouillage catastrophique du système de paye des employés fédéraux, le problème du pont rouillé de Québec, de gérer la crise des immigrants illégaux? Est-il capable d’avoir le courage des convictions morales qu’il affiche? Pourquoi ne s’est-il pas opposé au déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem; à l’usage de la torture; à la nucléarisation croissante de la planète, à l’exploitation du pétrole sale de l’Alberta en contradiction avec ses déclarations à la COP21 de Paris? Aura-t-il le courage de tenir tête au gouvernement de Donald Trump dans l’épineux dossier de l’ALENA? Pourquoi ce voyage prématuré en Chine, mal préparé et sans retombées?

Au-delà d’une bonne conscience de façade, c’est de sa vision du Canada et de ses relations avec les autres pays dont il s’agit, de la fermeté de ses prises de position, c’est de son courage politique dont nous avons besoin. Une place au Conseil de sécurité des Nations Unies ne se gagne pas seulement avec des sourires lénifiants.

On découvre de plus en plus en Justin Trudeau un chef d’État qui n’en a que les apparences, une image sans contenu, un chef qui ne paraît relativement bien que devant l’insignifiance de ses adversaires. Pour un véritable changement, majeur et en profondeur, une seule alternative à cette médiocrité, la fin de la dépendance envers un gouvernement qui n’a pas d’échine.

Jean-Louis Bourque, Québec