Loin des yeux, près du père

Il y a 20 ans, à quelques jours de la Fête des pères, tu nous quittais. Des jours, j’ai l’impression que c’était hier et parfois, on dirait que ça fait une éternité. Toute une vie en fait puisque depuis ton départ, je forme un couple avec une femme que tu n’as pas connue et j’ai deux garçons que j’aurais tellement aimé que tu connaisses.

Je leur parle souvent de toi, je leur cuisine d’ailleurs un petit déjeuner que tu nous préparais quand j’avais leur âge. Un œuf dans le trou que tu appelais ça. C’était très simple, la cuisine plus élaborée et celle de tous les jours c’était maman qui s’en chargeait. Mais j’adorais cette recette, et surtout, le rituel qui l’entourait. C’était bon, mais aussi, c’était amusant et c’était un beau moment père-fils. Tu pliais une tranche de pain en deux, tu nous faisais prendre une bouchée au centre pour former un beau rond. Ensuite, tu déposais le pain dans la poêle, cassais l’œuf et le déposais dans le trou de la tranche. À chaque fois que je prépare ce petit déjeuner pour les garçons, je pense à toi. À chaque fois, je deviens un peu le grand-père qu’ils n’ont pas connu. À chaque fois, je redeviens ton petit garçon. Le petit garçon à qui tu manques.

L'auteur et son père Georges, dans les années 80

Tu me manques encore plus je crois depuis que je suis père à mon tour. Je te parle souvent dans ma tête, je te questionne, te demande des conseils. Parfois aussi, je te fais des reproches pour des choses que j’aurais souhaité que tu fasses ou que tu me dises. Pourtant, depuis que je suis papa, je comprends mieux certains gestes ou certaines paroles que je ne pouvais comprendre qu’en devenant père. Un père très différent de toi, mais un père comme toi. Un père avec ses peurs, ses doutes, ses vertiges. Un père avec ses joies, ses grands moments de fierté et surtout, un père présent et près de ses fils.

Tu me manquais souvent aussi lorsque tu étais encore vivant. Parce que notre relation n’a jamais été simple. Elle a eu des hauts et des bas, des chauds et des froids. Lorsque j’étais plus petit, tu travaillais à l’extérieur presque toutes les semaines, je ne te voyais pas beaucoup. Et lorsque tu étais là, on ne s’entendait pas toujours. Nous étions d’époques bien différentes. Je suis né au milieu des années 60, celles de la Révolution tranquille, de la libération de la femme, des voyages sur la Lune. Tu avais vu le jour 40 ans plus tôt. L’Église et Duplessis contrôlaient vos vies pendant que la Deuxième guerre mondiale dérobait votre enfance.

C’est un peu comme si nous étions de deux planètes différentes. Mais ces planètes n’étaient pas toujours distantes, elles étaient bien souvent alignées. Dans ces moments, on s’amusait, on communiquait, on se rapprochait. Ce sont des souvenirs précieux.

Malgré ces moments de proximité, je me rends compte que je ne te connais pas vraiment. En fait, je te connais, mais il me manque des dimensions de toi, des couches de ton histoire. Quels étaient tes rêves, tes passions, de quoi tu étais le plus fier et tes plus grandes déceptions ou regrets? Je ne sais pas pourquoi je ne t’ai pas posé ces questions lorsque tu étais là ou pourquoi tu ne me parlais pas de ce genre de sujets.

Pourtant, tu étais pas mal moins timide et réservé que moi. Je t’admirais beaucoup pour cela. Parler à des petits ou des grands groupes et interagir avec des gens que tu ne connaissais pas ne te faisait pas peur. Même que cela te faisais plaisir. Contrairement à moi. J’y arrive maintenant et je me débrouille assez bien apparemment puisque beaucoup de gens ignorent que je suis mort de peur lorsque je dois m’adresser à plus de cinq personnes à la fois. Mais je fonce et je le fais malgré cette trouille. Je crois que tu serais fier de moi pour cela, enfin, je l’espère. Depuis que je suis tout petit, je recherche ton approbation, ta fierté envers mes réalisations et les défis relevés. Pourtant, c’est maintenant une quête sans fin puisque tu n’es plus là, tu es sur une autre planète pendant que je suis perdu dans l’espace vide que tu as laissé.Je dois faire le deuil de cela aussi.

Depuis 20 ans, en plus de me passer de ta présence, de tes conseils et de tes œufs dans le trou, je dois renoncer à ta fierté de père envers un fils. Mais ce deuil et la tristesse de ne pas me rappeler t’entendre dire très souvent que tu étais fier de moi, ont permis de me faire penser de dire le plus souvent possible à mes fistons comment je suis fier d’eux.

Rassures-toi, je ne t’en veux pas pour tes imperfections, tes absences ou pour nos conversations (sérieuses) pas assez fréquentes. Parce que depuis que je suis père moi aussi, j’ai compris que c’est difficile, voire impossible, de répondre à toutes les attentes de nos enfants et encore plus difficile de répondre à nos propres attentes. Je m’efforce simplement d’être un père présent, ouvert et aimant. Un père imparfait comme toi, mais un père qui sait faire des œufs dans le trou.

Je t’aime papa et malgré ta lourde absence depuis 20 ans, tu es toujours aussi près de mon cœur.

De plus en plus près.

Patrick Parent, Québec