Les auteurs de cette lettre d'opinion sont des professeurs-es en lockout du Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Lockout à l’UQTR: quand rien ne va plus en éducation...

Nous fêtons cette année le 50e anniversaire du réseau des Universités du Québec, dont la mission repose notamment sur l’accessibilité au savoir et à la culture. Créé dans l’effervescence de la Révolution tranquille, le réseau vise à faire de l’éducation la voie par excellence de l’émancipation individuelle et collective. Or, notre système d’éducation est fragilisé, et ce, de la petite enfance à l’enseignement supérieur.

Nous sommes des professeurs-es du Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Nous croyons que le lockout décrété par l’administration le 2 mai dernier est une manifestation violente et brusque de cette fragilisation du système éducatif. Dans les dernières années, tous les niveaux du système ont été affectés par diverses pressions et coupures exercées par un gouvernement qui considère l’éducation comme un bien de consommation et les établissements d’éducation comme des entreprises. En voici quelques exemples. 

Les services éducatifs à la petite enfance sont mis à mal par des politiques gouvernementales qui sabrent dans leur financement, misent sur la prolifération des places au secteur privé et semblent reposer sur un développement improvisé. Les conditions de travail difficiles et le manque de reconnaissance de nos collègues éducatrices, dont plusieurs sont actuellement en négociation, font tristement la manchette des journaux.

Les écoles publiques primaires et secondaires québécoises sont, elles aussi, confrontées à divers défis. Leur sous-financement contribue à provoquer une compétition entre les établissements, qui sont contraints d’user de stratégies pour maintenir «leur clientèle». Le Conseil supérieur de l’éducation (2016) documente de façon très claire l’iniquité spécifique à l’école québécoise. En effet, avec un système d’éducation à trois vitesses - le réseau privé (financé à environ 60 % par le gouvernement), les écoles publiques à projet particulier et les classes régulières -, les élèves sont les victimes de plusieurs formes de tri social alors qu’ils fréquentent des écoles différentes selon le revenu de leurs parents ou leurs niveaux de performance.

Du côté du réseau collégial, alors qu’il a été conçu pour être un lieu de culture et d’orientation pour les étudiants-es, il est de plus en plus remis en question et centré sur la production de diplômes afin de rencontrer les exigences du marché du travail. Ce faisant, il s’éloigne de sa mission fondamentale. Les taux de réussite sont devenus les principaux indicateurs de qualité, engendrant ainsi une dégradation des conditions de travail des enseignants-es et une grande pression de performance vécue par les étudiants-es.

Quant à l’université, sa mission est mise en danger par une vision à courte vue, trop souvent basée sur des impératifs financiers visant à démontrer une «saine gestion». À cet égard, plusieurs questions restent en suspens : le fonctionnement actuel des conseils d’administration est-il en mesure de soutenir les universités dans la mission qu’elles doivent poursuivre dans la société? Ces derniers sont-ils disposés à établir un réel dialogue avec les acteurs au coeur des enjeux? La mise en place d’une relation avec les étudiants-es basée sur un modèle entreprise-client, dont l’objectif est de diplômer davantage avec le moins de ressources possibles, peut-elle vraiment contribuer au développement de citoyens novateurs, critiques et socialement engagés? 

Logique managériale et performance

Pour conclure, ces zones de vulnérabilité du système éducatif québécois ne sont pas étrangères à l’avènement de logiques managériales, qui semblent une voie de plus en plus privilégiée pour réguler les décisions, les actions et les relations en éducation. Ces logiques, déjà à l’œuvre dans la concurrence public/privé, dans la pression à la performance des élèves et des écoles, dans les pratiques de gestion et de reddition de compte, semblent maintenant se propager dans la façon dont s’établissent les relations de travail dans les secteurs public et parapublic. Nous sommes convaincus-es que la recherche de la performance comptable en éducation coûte plus cher qu’elle ne rapporte en termes sociaux. Réfléchir au lockout en cours à l’UQTR, c’est constater, encore une fois, les conséquences du sous-financement en éducation et de la présence de cette nouvelle approche d’administration publique.      

Nous estimons qu’un débat de société est nécessaire afin que les enjeux relatifs à l’éducation soient mieux connus et débattus. Nous appelons nos collègues des autres universités, la société civile et les partis politiques à se positionner afin de valoriser l’ensemble du système éducatif québécois, de la petite enfance à l’université. Il s’agit d’un legs de la Révolution tranquille qui est malheureusement en train de nous échapper collectivement… 

Soyez de tout cœur avec les professeurs-es de l’UQTR en lockout, au nom d’une éducation de qualité. #lockoutuqtr

29 professeurs-es en lockout  

Geneviève Bergeron, Léna Bergeron, Pascale Blouin, Corina Borri-Anadon, Félix Bouvier, Priscilla Boyer, Christian Dumais, Claude Gendron, Nancy Goyette, Audrey Groleau, Sivane Hirsch, Alain Huot, Marie-Claude Larouche, Christine Lebel, Sonia Lefebvre, Vincent Martin, Stéphane Martineau, Bruce Maxwell, Jean-Marie Miron, Sylvie Ouellet, Ghyslain Parent, Mathieu Point, Liliane Portelance, Annie Presseau, Luc Prud’homme, Nadia Rousseau, Anne Roy, Lise-Anne St-Vincent, Sylvain Vermette, professeur en lockout