Aucun système électoral n’élimine toutes les distorsions, mais celui que nous avons hérité des Britanniques est particulièrement capricieux à ce chapitre. La différence entre la majorité absolue et un parti d’opposition tient parfois à peu de choses. La réalité, en démocratie, est plus complexe aujourd’hui qu’elle l’a été dans le passé, et il faut peut-être penser à se doter d’un système électoral qui reflète cet état des choses.

L’intérêt du parti ou bien le vôtre?

ÉDITORIAL / Les trois partis d’opposition sont, à quelques détails près, tombés d’accord pour déposer un projet de loi visant l’instauration d’un mode de scrutin proportionnel mixte régional dans les 12 mois suivants la prochaine élection. À condition de battre le Parti libéral, bien sûr, puisque celui-ci s’y oppose au nom de la soi-disant «stabilité».

Ce consensus dégagé entre le PQ, la CAQ et Québec solidaire va peut-être permettre à l’idée de faire boule de neige en campagne, mais le professeur en science politique à l’Université Laval, Louis Massicotte, nous rappelle que cela fera bientôt un demi-siècle que les signaux prometteurs se succèdent, et on n’est pas plus près du but aujourd’hui qu’on l’était lorsque René Lévesque a échoué, par deux fois, à vendre l’idée à son caucus.

Le parti de M. Couillard n’a aucune envie de perdre la marge de manœuvre qui lui a permis de faire ce que bon lui semblait avec les finances publiques depuis l’élection. Ça n’est pas dans son intérêt, mais peut-être que l’électorat, lui, a intérêt à ne pas donner autant de latitude à un gouvernement, quel qu’il soit. Il en va moins de la «stabilité» du gouvernement que de celle du parti au pouvoir.

Selon M. Massicotte toujours, les députés eux-mêmes ne seraient pas si chauds  à l’idée d’introduire une «liste» qui permettrait à des candidats défaits dans leur circonscription d’accéder malgré tout à l’Assemblée nationale. Mais il cite l’exemple du chancelier Helmut Kohl, en Allemagne, qui a pu siéger au parlement même s’il a été battu à deux reprises dans le comté où il s’était présenté.  

Encore là, la question ne devrait pas être de savoir si la formule plaît aux députés, mais plutôt si les électeurs eux-mêmes n’aimeraient pas avoir la possibilité de soutenir un candidat local qu’ils jugent plus compétent, sans pour autant souhaiter que son parti prenne la tête du gouvernement.

Ça n’est qu’un cas de figure parmi d’autres, mais la formule proposée par le Mouvement Démocratie ajoute de la valeur au vote individuel, elle fait dire beaucoup plus de choses à ce simple geste. Ce serait une erreur de l’ignorer.

Le PLQ craint que cette réforme soit «enfoncée dans la gorge» des citoyens, mais dans l’état actuel des choses, un parti qui décroche la majorité à l’élection peut lui-même faire avaler bien des choses aux électeurs qui n’ont pas voté pour lui.

Aucun système électoral n’élimine toutes les distorsions, mais celui que nous avons hérité des Britanniques est particulièrement capricieux à ce chapitre. La différence entre la majorité absolue et un parti d’opposition tient parfois à peu de choses. La réalité, en démocratie, est plus complexe aujourd’hui qu’elle l’a été dans le passé, et il faut peut-être penser à se doter d’un système électoral qui reflète cet état des choses.

L’Allemagne n’a pas trop souffert sous un régime semblable à celui qui est proposé, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, et il n’y a pas de raison valable de craindre la catastrophe si le Québec choisissait cette voie.

Le risque de la formule tient plutôt au fait qu’elle peut permettre à des mouvements marginaux, ou d’extrême droite, de gagner une reconnaissance qu’il est plus difficile d’acquérir présentement. Mais c’est un risque avec lequel nous devrions pouvoir vivre.

La prochaine élection est loin d’être jouée, et si la Coalition Avenir Québec devait accéder au pouvoir, sa détermination à entreprendre la transition risque fort d’être aussi faible que sa majorité sera forte.