Les coopératives de travailleurs qui viennent de prendre la relève des journaux de Groupe Capitales Médias sont dans les circonstances actuelles ce qui se rapproche le plus de l’«open source» informatique appliqué au secteur des médias d’information.

L’info et les médias à l’époque de l’open source

POINT DE VUE / Peu de gens l’ont remarqué, mais le monde de l’informatique a été le premier à vivre la crise qu’il a lui-même provoquée.

Il n’y a pas si longtemps, il n’était pas inhabituel de voir des logiciels informatiques apparaître sur le marché avec des étiquettes de prix de plusieurs milliers de dollars. Et celui qui écrit ces lignes en sait quelque chose, pour en avoir fait son gagne-pain à une certaine époque, aujourd’hui révolue.

Rareté oblige, l’intelligence informatique se payait cher, très cher même, et les grandes entreprises faisaient des fortunes à vendre des logiciels hyper complexes que seules les grandes organisations et les gouvernements pouvaient se payer. On pense à Oracle, AutoCAD, SAS, WordPerfect, les exemples ne manquent pas. Bien sûr les ordinateurs coûtaient une fortune, mais les logiciels ne donnaient pas leur place. L’hégémonie des produits phares était telle qu’aucun de leurs concurrents plus petits ne pouvaient même espérer s’attaquer à leurs empires. Cause entendue et jugée : personne n’aurait pu s’imaginer que ça pourrait changer un jour. Et pourtant, cela a changé, et voici pourquoi.

Un jour, des analystes et programmeurs ont commencé à déposer leur code source dans le domaine public, sans rémunération autre que la satisfaction personnelle de rendre leur travail utile à la société. On a appelé ça «open source» en anglais, ou logiciels ouverts en français. La qualité des logiciels qui en résultait était bien sûr variable. Les produits n’étaient pas toujours faciles à utiliser et en général très mal documentés, mais ceux qui ressortaient du lot, en attirant l’attention des experts, créaient presque automatiquement autour d’eux, une communauté de collaborateurs bénévoles qui travaillaient de concert à les améliorer, au point où ils ont commencé à menacer les produits phares et à faire baisser les prix.

Ainsi sont nés bon nombre des logiciels informatiques qui supportent aujourd’hui la majeure partie de nos activités. Les ordinateurs embarqués de nos automobiles sont pour une grande partie basés sur Java, un langage informatique issu de cette mouvance. Et Linux, cette évolution de Unix mise au point par un certain Linus Torvalds, a envahi la majeure partie des serveurs informatiques et équipements de télécommunications de la planète, en plus de faire fonctionner presque tous les téléphones cellulaires et tablettes du monde. En fait, il n’existe à peu près plus de logiciel commercial aujourd’hui qui ne comporte pas une importante dose de composants logiciels issus du domaine public.

Bénévolat fructueux

Bien sûr, de grandes sociétés ont récupéré à leur avantage le fruit du travail de ces programmeurs bénévoles de l’ombre pour en faire des produits commerciaux. Mais contre toute attente, le bénévolat s’est avéré fructueux pour tous! La reconnaissance de leur contribution a permis à plusieurs de ces développeurs de se dénicher des emplois payants à supporter et améliorer leurs travaux, ou de gagner leur vie comme travailleurs autonomes pigistes. Et bien d’autres se sont contentés de la reconnaissance de leurs pairs, gagnant leur vie autrement, quelquefois même dans d’autres secteurs d’activités. Et l’hégémonie et les profits excessifs des entreprises détenant des produits phares se sont soudain dissipés.

Les coopératives de travailleurs qui viennent de prendre la relève des journaux de Groupe Capitales Médias sont dans les circonstances actuelles ce qui se rapproche le plus de l’«open source» informatique appliqué au secteur des médias d’information. On y retrouve des gens passionnés, prêts à s’investir à fond et à collaborer dans l’atteinte d’objectifs communs. Pour ceux et celles qui ne l’ont pas remarqué, la section «Opinions» du journal Le Soleil est de plus en plus riche et étoffée, elle qui résulte pourtant du travail d’une petite armée de contributeurs bénévoles comme moi, qui y trouvent quand même leur compte et ne demandent rien en retour que la satisfaction de contribuer à notre vie démocratique.

Il faut bien sûr des équipes et des organisations fortes et solides, avec des gens dont c’est le travail rémunéré de sélectionner, corriger et mettre en page les textes des contributeurs bénévoles, en plus de fournir eux-mêmes leur propre prestation professionnelle dans la recherche journalistique et la production d’articles de fond, mais c’est là la beauté de la chose: les résultats sont au rendez-vous de la synergie ainsi créée. Vous voulez des preuves? Pensez à votre iPhone, qui est une mise en page professionnelle et très soignée du système d’exploitation Linux sur lequel il est basé et sans lequel il n’existerait même pas! Pas encore convaincu parce que votre téléphone est un modèle Android? Google a fait exactement la même chose qu’Apple pour mettre au point Android et le proposer à tous les autres fabricants d’appareils.

On n’en sort pas, le modèle collaboratif/commercial s’est imposé de lui-même dans tous les secteurs de l’informatique et il fera de même dans celui des médias. Les géants que sont devenus Apple et Google ne sont peut-être finalement que des façades commerciales clinquantes et sommes toutes vulnérables, assises sur des actifs et composants logiciels qui appartiennent plus à l’humanité qu’à leurs propres actionnaires. Leur tour viendra où leurs empires commerciaux s’effondreront s’ils continuent à presser le citron, mais Linux leur survivra, parce qu’il ne leur appartient pas.

En contrepartie, les coopératives, comme les logiciels ouverts, c’est en fin de compte ce que les humains ont de mieux à offrir: leur coopération dans la réalisation d’objectifs communs, avec en prime une force et une vitalité économique et commerciale accrue. Elles ne deviendront jamais des empires commerciaux, mais seront certainement plus résistantes aux aléas des changements technologiques, économiques et sociaux.