Alors que les infirmières et les médecins seront préoccupés par la COVID-19, la surveillance étroite des problèmes médicaux chroniques s’aggravera écrit le docteur Charles S. Shaver.
Alors que les infirmières et les médecins seront préoccupés par la COVID-19, la surveillance étroite des problèmes médicaux chroniques s’aggravera écrit le docteur Charles S. Shaver.

L’impact sur le système de santé, bien au-delà de la COVID-19

POINT DE VUE / Les patients et les professionnels de la santé ont été submergés par la COVID-19. Elle a causé 230 fois plus de décès que le SRAS. En fait, elle a fait plus de morts en Italie, en Espagne, en France, au Royaume-Uni et même dans l’État de New York individuellement en une journée que le SRAS en plusieurs mois. Aux États-Unis, il pourrait y avoir plus de 60 000 décès d’ici août.

L’impact économique est important et le taux de chômage devrait atteindre 25 % en Alberta. Selon Paul Krugman, économiste de Princeton, il s’agit de «l’équivalent économique d’un coma médical… pour donner au patient le temps de guérir.» (extrait du New York Times dans le Toronto Star, 5 avril)

De plus, si le taux de mortalité est probablement de 1 à 10 %, les dommages collatéraux seront beaucoup plus mortels, surtout chez ceux avec des maladies préexistantes. 

Au Canada, les chirurgies de remplacement du genou et de la hanche sont reportées, tout comme les chirurgies en cancérologie, pour des greffes, pour la vésicule biliaire, les chirurgies cardiaques non urgentes et les traitements contre l’infertilité. 

Forcés de s’isoler à la maison, de nombreux patients réagiront mal au stress chronique et ininterrompu qu’ils ressentiront en pensant à leur avenir économique et à la santé des personnes qui leur sont chères. Les suicides et la violence conjugale augmenteront. Rappelez-vous qu’on a vu une augmentation des demandes de divorce en Chine après l’explosion de cas due à la pandémie.

Sans surprise, en mars, les ventes d’alcool ont augmenté de 55 % aux États-Unis et de 40 % au Canada. Le tabagisme et l’alimentation riche en gras, en glucides et en sel augmenteront probablement. Il en découlera une aggravation des maladies préexistantes de diabète, d’hypertension, d’insuffisance cardiaque congestive et d’apnée obstructive du sommeil.

Paradoxalement, comme les écoles sont fermées, les élèves pauvres couverts par les programmes de déjeuner ou de dîner mangeront beaucoup moins d’aliments nutritifs. 

Alors que les infirmières et les médecins seront préoccupés par la COVID-19, la surveillance étroite des problèmes médicaux chroniques s’aggravera. Beaucoup de médecins de famille, notamment en soins palliatifs, ont cessé de faire des visites à domicile. La plupart des cliniques d’hôpital et des cliniques privées pour l’insuffisance cardiaque congestive et le diabète ont fermé, comme l’ont fait les établissements d’imagerie diagnostique pour les échographies et les radiographies. De nombreux patients communiquent par vidéo avec un téléphone intelligent ou simplement par téléphone. Ces moyens sont un piètre substitut aux examens en face à face nécessaires pour diagnostiquer les signes précoces d’insuffisance cardiaque. 

Combien de tumeurs malignes intestinales de grande taille ne seront pas diagnostiquées tôt, à un stade traitable, en raison de la fermeture des établissements d’endoscopie ? Combien de mélanomes et d’autres lésions cutanées malignes ne seront pas biopsiés à temps ? Combien de patients hésiteront à se rendre à un service d’urgence plein à craquer et où on a diagnostiqué des cas de COVID s’ils présentent des symptômes précoces d’infarctus du myocarde ou d’AVC ?

Malheureusement, beaucoup de patients se retrouveront ainsi sans aide. Les médecins et les infirmières sont des personnes empathiques et ne peuvent faire autrement que d’encourager leurs patients à surveiller leur poids, leur tension artérielle et leur glycémie à la maison. Un grand travail de réparation nous attendra quand les établissements normaux rouvriront. 

Les patients doivent suivre les conseils des autorités de la santé publique et demeurer à la maison, se laver souvent les mains, etc. Cela peut permettre d’empêcher l’explosion de cas qui dépasserait notre capacité limitée en termes de lits et de respirateurs, mais n’affectera probablement pas la probabilité de contracter la maladie, seulement le moment de l’infection. Comme l’explique le Dr Michael Rachlis : «l’aplatissement de la courbe ne fera probablement pas diminuer la mortalité globale de beaucoup. Si nos efforts d’éloignement physique portent fruit, les cas et les décès seront répartis sur six à huit mois plutôt que six à huit semaines.» (Toronto Star, 7 avril)

Pendant de nombreux mois, énormément de patients atteints de diverses maladies médicales et chirurgicales chroniques et assez urgentes seront touchés. Le Dr Ashish Jha, directeur du Harvard Global Health Institute, nous avertit qu’un «danger bien réel que nous ignorions les personnes qui ont un besoin urgent de services de santé qui n’ont pas la COVID existe.» (Bloomberg, 4 avril, par Danielle Boch et Emma Court)

À court terme, la pandémie causera beaucoup de stress, tant pour les patients que pour les travailleurs de la santé. Samir Sinha, gériatre à Toronto, dit : «Je ne me suis jamais senti aussi stressé de ma vie... La nuit dernière, j’ai dû arrêter ma voiture pour pleurer.» (Alexandra Mae Jones, CTV News, 5 avril)

Comment les patients et les professionnels de la santé feront-ils pour affronter la situation actuelle ? Comme l’écrit la Dre Joanna Cheek, psychiatre à Victoria en C.-B. (The Province, 25 mars) : «Soyons indulgents envers nous-mêmes et accordons-nous le droit de ne pas être parfaits. Nous ne sommes pas obligés d’avoir tout réglé cette semaine ni la semaine prochaine. Mais nous pouvons nous contrôler, nous observer et observer les autres pour repérer les signes de détresse et nous entraider pour savoir quand prendre une pause et quand continuer. C’est ainsi que nous nous entraînerons à optimiser notre santé mentale pour terminer ce marathon ensemble.»

Natif de Montréal, le Dr Charles S. Shaver pratique à Ottawa. Il est diplômé de l’Université Princeton et de la Johns Hopkins University School of Medicine. Il est l’ancien président de la section de médecine interne générale de l’Association médicale de l’Ontario. Les opinions exprimées dans le présent article sont les siennes.