Jaggi Singh lors de sa comparution devant la Cour municipale de Québec le 30 août 2017.

Lettre ouverte: Jaggi Singh revient sur un «épisode juridique farfelu»

POINT DE VUE / La semaine dernière, j’ai été acquitté des accusations criminelles qui pesaient contre moi à la suite de ma participation à une manifestation dénonçant la Meute, un groupe d’extrême droite raciste et anti-immigrants, à Québec en août 2017.

J’aurais préféré un procès en bonne et due forme: il ne fait aucun doute que j’aurais été acquitté. J’étais préparé à faire un contre-interrogatoire, en français, des quatre agents de police, tout comme j’avais contre-interrogé un sergent-détective du SPVQ pendant plusieurs jours lors de l’examen de la preuve qui a précédé l’audition.

Les trois jours d’audition prévus avaient été planifiés plusieurs mois à l’avance. Les procureurs de la Ville de Québec avaient confirmé leur disponibilité. Pourtant, la semaine dernière, ils sont arrivés à la cour avec une excuse digne d’un élève mal préparé: «aucun procureur s’exprimant en anglais n’est disponible, nous ne sommes donc pas en mesure de présenter nos preuves». Ce prétexte démontre non seulement l’incompétence des procureurs agissant dans le cas qui me concerne, mais révèle aussi plusieurs irrégularités.

À mon avis, ce procès représente un abus dans l’utilisation de la justice criminelle qui implique à la fois le SPVQ, les procureurs et, en toute apparence, le maire lui-même. Comment expliquer l’intérêt personnel qu’il accorde à mon dossier et ses interventions publiques?

La langue n’a jamais limité les procédures précédentes. Je suis bilingue, pas parfaitement, mais suffisamment pour argumenter avec des avocats. Jusqu’ici, 90% des procédures dans les enquêtes et le procès se sont déroulées en français. Seule une minime partie de la vingtaine d’audiences et de comparutions préparatoires au procès se sont déroulées en anglais, ce qui n’avait jamais posé de problème. La Couronne savait très bien que le procès continuerait ainsi et que la présence de procureurs bilingues serait nécessaire. C’était son devoir de se préparer en conséquence pour que le procès puisse avoir lieu.

Le maire Labeaume semble avoir plus de détails sur les affectations des procureurs que ce que la Couronne a offert comme explications au juge. Il déclarait dans les médias cette semaine: «On a neuf procureurs, dont sept, qui peuvent faire des procès en anglais, mais on en a trois qui pouvaient faire le procès de Jaggi Singh. Pour des raisons assez incroyables, les trois étaient en congé de maladie.»



« À mon avis, ce procès représente un abus dans l’utilisation de la justice criminelle qui implique à la fois le SPVQ, les procureurs et, en toute apparence, le maire lui-même »
Jaggi Singh

Cela signifie qu’il y avait quatre autres procureurs bilingues disponibles. Mais pour des raisons «assez incroyables» ils ne sont pas suffisamment dignes de confiance pour prendre en charge un simple procès à la cour municipale face à un anarchiste qui n’est pas avocat et qui se défend seul! Imaginez les dizaines de milliers de dollars d’argent public que le SPVQ et la Couronne ont dépensé afin d’essayer de m’inculper criminellement. Tout ça pour échouer par manque de préparation!

Sans doute valait-il mieux avoir l’air incompétent, en auto-sabotant le procès, que de s’humilier devant un juge et les médias en perdant la cause. Sans doute souhaitaient-ils éviter que le procès dévoile des preuves et des détails qui auraient été embarrassants pour eux.

Il est important de rappeler que lors de mon arrestation j’ai d’abord été relâché après 30 minutes, sans aucune accusation. Les accusations ne sont venues qu’une semaine plus tard, après que le maire m’ait ciblé personnellement avec des insultes, de fausses accusations et, surtout, une déclaration arrogante selon laquelle moi et «ma gang» n’étions pas bienvenus dans la ville de Québec.

Une semaine plus tard, le SPVQ est venu m’arrêter à Montréal. J’ai été conduit à Québec, menottes aux poignets, par deux officiers de police qui me paradaient comme un trophée de chasse. On m’a gardé en cellule toute la nuit au lieu de me faire comparaître devant un juge directement. Lors de mon audience de cautionnement, l’avocat a demandé qu’une interdiction de présence dans la ville de Québec soit prononcée comme une des conditions de libération. Exactement ce qu’avait déclaré le maire dans son envolée médiatique contre moi le 21 août 2017.

Les accusations portées contre moi étaient ridicules, particulièrement celle portant sur la supposition de personne. Lors de l’arrestation, les agents de police m’avaient déjà appelé par mon nom et semblaient très bien savoir qui j’étais. Ils savaient que ma référence à la légende des Nordiques Michel Goulet et au Colisée qui me servait de résidence était une blague. J’ai même blagué avec un policier, l’agent Roy, à qui j’ai demandé s’il était dans la famille du fameux Patrick!

Pendant les procédures préparatoires au procès, plusieurs détails embarrassants ou inquiétants sont ressortis de la preuve demandée. Preuves que la police et les procureurs ont tout fait pour en retarder ou en limiter la divulgation. Par exemple, les enregistrements des communications entre les policiers impliqués dans mon arrestation ciblée ont «étrangement» disparu.

Malheureusement, je n’ai pas pu poursuivre sur d’autres détails troublants comme la collaboration entre le chef de sécurité de La Meute, Jacques Gagné, et la police de Québec. Gagné a travaillé pour la police de la région de Québec pendant près de 31 ans et les membres de La Meute se sont déjà vantés de leur relation de collaboration avec la police.

De toute façon ce qu’il importe de retenir dans cette affaire, à la veille du troisième anniversaire du massacre de la mosquée Sainte-Foy, c’est que les raisons pour lesquelles des centaines de personnes ont manifesté contre le racisme à Québec en août 2017 sont toujours aussi pertinentes aujourd’hui. Alors que les «souchebags» de l’extrême-droite québécoise se cannibalisent, les idées xénophobes et contre l’immigration continuent d’être normalisées dans la société québécoise, et ce, avec la complicité de nombreux politiciens et des médias grand public notamment la radio poubelle de Québec.

Il existe une lutte générationnelle contre le racisme, en faveur d’une société inclusive et accueillante au Québec. Je fais partie de cette lutte collective. Cet épisode juridique farfelu qui implique le maire, des procureurs et des policiers incompétents fait ressembler la Ville de Québec à l’Alabama des années 1950. Ce constat confirme, à mon avis, la nécessité d’un mouvement diversifié et populaire pour s’opposer au racisme sous toutes ses formes.