Le transport ferroviaire, le symbole de la Confédération, a été tellement négligé depuis 40 ans que le sens des priorités, notamment la priorité donnée aux trains de marchandises et non aux convois de passagers, a été perdu dans l’intervalle.

Les transports au pays: gueule de bois logistique

BILLET DES RÉGIONS / Depuis un an, la saga du traversier F.-A.-Gauthier retient l’attention des médias régionaux et nationaux sur une base quasi quotidienne, tant les problèmes de la liaison qu’il est supposé assurer entre Matane, Baie-Comeau et Godbout ont atteint un seuil gênant.

Depuis l’arrivée en avril 2015 du navire construit en Italie, cinq traversiers de remplacement ont été appelés à la rescousse, en l’occurrence le Félix-Antoine-Savard, le CTMA Vacancier, le CTMA Voyageur, l’Apollo et le Saaremaa II. Le service entre Matane et la Côte-Nord avait été assuré annuellement et sans problème majeur pendant 40 ans par le Camille-Marcoux.

Alors que la Société des traversiers du Québec, une société publique, constituait un fleuron de l’industrie maritime sur le Saint-Laurent dans les années 1980 et 1990, la politisation des nominations à sa direction ont eu pour effet de saper son efficacité et la prise de décisions éclairées au cours des 15 dernières années.

La dégradation de la qualité de services au cours de la dernière décennie était prévisible.

L’ennui, c’est que des problèmes presque aussi aberrants caractérisent chacun des autres modes de transport évoluant au Québec. Le cas canadien est à peine meilleur.

Comment qualifier la réalité des usagers empruntant les avions reliant les régions aux villes de Québec et Montréal, alors qu’il en coûte plus cher pour prendre des vols intérieurs que pour traverser en Europe à partir de la métropole ou de la capitale?

Comment expliquer que le quart des vols d’Air Canada Jazz vers Gaspé et les Îles-de-la-Madeleine soient annulés, parce que ce transporteur n’a pas installé à bord de ses appareils les instruments qui lui permettraient depuis des années de réduire ses annulations d’à peu près 80%? Nos gouvernements ne bougent pas, ou pas suffisamment, depuis des décennies en la matière. Ils en sont rendus, par ignorance de ce qui se fait ailleurs, à trouver ces situations normales, et ils les croient immuables.

Nos routes sont généralement en piètre état, bien qu’un lent redressement soit observable. Le réseau est toutefois pris d’assaut par des camions trop chargés qui auront vite fait de le ramener en lambeaux si une véritable politique intégrée de transport intermodal n’est pas instaurée très bientôt.

Le transport ferroviaire, le symbole de la Confédération, a été tellement négligé depuis 40 ans que le sens des priorités, notamment la priorité donnée aux trains de marchandises et non aux convois de passagers, a été perdu dans l’intervalle.

Les autorités semblent ignorer qu’un réseau ferroviaire peut être amélioré, qu’il s’agit d’un mode de transport de l’avenir, et non du passé. Il suffit de regarder ce qui se passe un peu partout sur les cinq continents pour s’en rendre compte.

Cet accent sur le rail comme transport terrestre essentiel touche même les pays du Tiers-Monde, qui ont souvent dépassé ce qui se fait au Québec et au Canada. Il faut dire qu’on leur concède le match sans trop combattre.

Les régions sont les grandes perdantes de cette gueule de bois logistique, cette trop fréquente incapacité de réfléchir, de concevoir et de déployer des dynamiques intelligentes de transport au Québec, mais aussi au Canada. Parce qu’il faut bien avouer qu’à part certains aspects du transport aérien et des services de traversiers plus fiables qu’au Québec, le Canada a peu de leçons à nous donner en matière de transports.

La dégradation des services de transport aérien, maritime, routier et ferroviaire depuis plus de 30 ans laisse les régions avec un coffre d’outils dégarni quand vient le temps de s’attaquer à l’enjeu de l’heure dans le monde rural, la démographie. Les lacunes de mobilité des personnes et des biens constituent le principal frein au retour des jeunes une fois formés, à l’arrivée d’autres Québécois tentés de s’établir hors des grands centres et des immigrants, trop peu nombreux à s’installer en milieu rural.

Combien d’occasions d’affaires ratées, combien d’opportunités manquées d’améliorer notre bilan environnemental et combien de cas de précarité sociale devons-nous à notre performance bancale en matière de transport?

Si les régions sont les grandes perdantes, on ne peut dire que Québec et Montréal s’en tirent toujours bien. Les lacunes dans le déploiement de solutions modernes de transport en commun et en transport interurbain plombent la circulation routière de façon éhontée, empoisonnant ainsi la vie en ville, au sens propre et au sens figuré.

Il est ahurissant de constater, par exemple, que les questions entourant la propriété et les réparations au pont de Québec traînent depuis au moins 30 ans. Il est déroutant de voir qu’un projet de troisième lien, prenant la forme d’un tunnel appelé à desservir aussi peu de monde, trouve un tel appui au gouvernement du Québec.

Dans la métropole, le Réseau express métropolitain, ou REM, un projet fagoté à la sauvette par le gouvernement précédent et un premier ministre soucieux de sa place dans les livres d’histoire, risque de rater la cible de la fluidité des transports, de la logique et de la nécessité de contrer l’étalement urbain.

Comment en est-on arrivés là?

Comment en est-on arrivés là? Parce que ça fait des décennies qu’on se sert du ministère des Transports à des fins politiques de réélection plutôt que pour servir les citoyens et les entreprises selon le potentiel qu’offre chaque mode. Dans un pays de distances et de ressources, on a oublié l’importance des transports comme outils de développement social, économique et environnemental. On se réveille quelques décennies plus tard avec une sérieuse gueule de bois logistique.

On nomme souvent des médecins à la Santé, des administrateurs de haut niveau aux Finances et parfois des enseignants à l’Éducation. Bien que plusieurs ministres responsables de ces sphères ne se soient pas particulièrement distingués, c’est un euphémisme de dire que ces trois secteurs se portent mieux que les transports.

Qui s’est soucié de nommer des gens compétents aux transports, ou au moins des gens qui avaient un intérêt pour le domaine? Nos premiers ministres y ont souvent nommé des incompétents, ou ils ont failli à la tâche de leur donner des mandats clairs, avec les pouvoirs nécessaires.

On peut aisément dresser la liste des ministres des Transports ayant été vraiment compétents au cours des 40 dernières années. Au Québec, Sylvain Gaudreau, durant les 18 mois du gouvernement Marois de septembre 2012 à avril 2014, et Michel Clerc, de 1980 à 1984, ont été les rares ministres inspirés et inspirants.

Où aller voir pour apprendre, pour trouver des modèles? Bien oui, il faut se rendre dans les pays scandinaves, qui ont l’avantage de nous ressembler, caractérisés qu’ils sont par de grands espaces et de faibles densités de population. On y voit des navires fiables, des tarifs aériens modiques, une fréquence de trains renversante et, conséquemment, un réseau routier impeccable.

Il est peut-être temps d’organiser des états généraux sur les transports. Bien que ce type de grande messe ne soit pas systématiquement porteuse, elle permet généralement à une société de faire des constats utiles.

Parce qu’une tendance inquiétante prend forme chez trop de Québécois, celle de trouver normaux les bouchons de circulation, la proportion de 43% des émissions de gaz à effet de serre attribuable aux transports, de même que le poids social et économique découlant de nos lacunes à optimiser l’acheminement des personnes et des biens.

Récemment, au Sommet sur le transport ferroviaire, le ministre François Bonnardel admettait que ce mode de transport avait été négligé, presque oublié au Québec au cours des 30 ou 40 dernières années. Il avait bien raison.

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec se targue de vouloir redéfinir des pans importants de notre société. S’il venait à l’idée du premier ministre François Legault de mobiliser les forces vives de cette société en vue d’améliorer la fluidité de nos transports, son gouvernement réaliserait probablement l’un des coups le plus susceptible d’atteindre cette redéfinition.