Dre Theresa Tam «a une vision d’ensemble des actions posées au pays pour lutter contre la COVID-19 et communique une information élaborée sur une base scientifique», explique Marie-Eve Couture Ménard.
Dre Theresa Tam «a une vision d’ensemble des actions posées au pays pour lutter contre la COVID-19 et communique une information élaborée sur une base scientifique», explique Marie-Eve Couture Ménard.

Les «personnages» de la santé publique: à chacun son rôle

POINT DE VUE / La pandémie révèle aux Québécois plusieurs «personnages» de la santé publique : la Dre Tam au fédéral, le Dr Arruda au provincial, la Dre Drouin à Montréal, tout comme l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). À l’image des personnages d’un jeu de cartes, ils ont chacun leur rôle et leurs atouts, qu’il importe de distinguer pour mieux comprendre leurs interventions passées et à venir. Alors, quelle main avons-nous pour battre la COVID-19?

Dre Theresa Tam: la communicatrice 

La Dre Tam est l’administratrice en chef de la santé publique à l’Agence de la santé publique du Canada. Son rôle est de conseiller la ministre fédérale de la Santé sur toute question de santé publique. Elle peut aussi communiquer avec des organisations canadiennes et étrangères, dont les gouvernements provinciaux, à l’égard de toute question concernant la santé publique et peut même communiquer avec la population, pour fins d’information et de consultation. Par contre, la Dre Tam n’a pas de pouvoir décisionnel et, dans le contexte du fédéralisme canadien, n’a aucune autorité sur le gouvernement québécois ou sur le Dr Arruda. 

Ses atouts? Elle a une vision d’ensemble des actions posées au pays pour lutter contre la COVID-19 et communique une information élaborée sur une base scientifique; elle est intervenue avec aplomb suite aux propos du premier ministre François Legault sur l’immunité collective comme motif de réouverture des écoles, indiquant que ce concept ne devait pas être soutenu selon les données actuelles. Toutefois, son rôle de conseillère auprès de la ministre de la Santé limiterait sa capacité à s’exprimer publiquement en toute autonomie (voir Fafard et Forest dans Administration publique du Canada)

Dr Horacio Arruda: l’assistant clé

En tant que directeur national de santé publique du Québec, le Dr Arruda occupe un poste de sous-ministre adjoint au sein du Ministère de la Santé et des Services sociaux. En plus de conseiller la ministre McCann, il «assiste» celle-ci dans l’accomplissement de ses responsabilités en santé publique, un rôle non négligeable car la ministre peut lui déléguer des fonctions et des pouvoirs dont elle-même dispose en vertu de la Loi sur la santé publique. Qui plus est, pendant l’état d’urgence sanitaire, la ministre est tenue d’agir avec l’assistance du Dr Arruda, dont les ordres et directives doivent être exécutés de la même manière que ceux de la ministre. 

Son atout? De par sa fonction au sein de l’appareil ministériel et son expertise scientifique, le Dr Arruda a un rôle influent dans la gestion de la pandémie et peut défendre les considérations de santé publique (qui sont diverses) dans une crise sanitaire devenue aussi économique et sociale. Cependant, cette fonction comporte des risques au niveau de son indépendance et certains craignent que ses propos soient contaminés par la politique (voir Lagacé dans La Presse et André Noël dans ricochet).

Dre Mylène Drouin: la guerrière

On compte 18 directeurs de santé publique régionaux au Québec. Chacun est responsable de prévoir les services de santé publique offerts à la population de sa région en conformité avec les orientations du Ministère de la Santé. Montréal étant l’épicentre de la crise, la directrice de cette région, la Dre Mylène Drouin, est bien en vue ces jours-ci. Elle s’était aussi fait remarquer pour avoir dépêché ses troupes à l’aéroport Pierre-Elliot-Trudeau, afin de communiquer aux voyageurs la mesure d’isolement de 14 jours. Comme ses homologues, elle détient d’importants pouvoirs légaux pour protéger sa population contre une menace sanitaire; en outre, elle peut ordonner la fermeture d’un lieu, la cessation d’une activité, l’isolement d’une personne jusqu’à 72h. Elle et son équipe mènent aussi les fameuses enquêtes épidémiologiques visant à retracer les gens ayant été en contact avec une personne infectée. 

Son atout? Elle connaît la réalité et les besoins spécifiques de la population de sa région et pourra attirer l’attention de la ministre McCann et du DArruda sur des problématiques particulières. Comme ses homologues, son défi colossal est de faire face à la crise avec des effectifs trop limités, malheureusement. 

INSPQ: le centre d’expertise

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) réunit des chercheurs de diverses disciplines dont le rôle est d’acquérir et de diffuser des connaissances en santé publique pour «soutenir» la ministre de la Santé et des Services sociaux et les directions de santé publique dans leurs actions. L’Institut relève de la ministre de la Santé, qui lui confie des mandats, dont des mandats prioritaires en temps d’urgence. 

Son atout? Véritable centre d’expertise au service de l’État, l’INSPQ émet des avis fondés sur la science; son avis du 22 avril sur l’immunité de groupe et le retour des enfants à l’école et à la garderie n’est pas passé inaperçu, minant la stratégie présentée par le premier ministre François Legault le 23 avril (il s’est lui-même ravisé le 27 avril). Toutefois, le rôle de l’INSP est consultatif, ses avis ne sont pas décisionnels; ils éclairent le gouvernement qui, sur la base de considérations plus vastes (de nature sociale, économique, politique ou autres), n’est pas tenu d’y donner suite.

Une coexistence saine

La coexistence de ces divers personnages peut parfois ajouter à la confusion, surtout lorsqu’ils sont en désaccord. Mais en ce contexte d’incertitude, leur coexistence est saine, car leur rôle et atouts distincts provoquent des échanges francs qui jettent un éclairage utile et ont toutes les chances de faire émerger les meilleures solutions. Ainsi est-il souhaitable que certains de ces personnages soient hors de l’appareil ministériel et d’autres en son sein, que certains aient une vision nationale de la situation et d’autres une vision locale. Après tout, ils ont tous comme mission de nous sortir de ce cauchemar.